Elle avait hâte d’être rentrée chez elle ; le dimanche, elle faisait l’économie de Mme Couaneau. Personne, en leur absence, n’avait préparé le repas. Elle se précipita tout droit vers la cuisine ; et, tandis qu’elle s’agitait, faisant sonner sur le carrelage les hauts talons de ses bottes lacées, elle dit tout d’un coup à Bernard qui, au seuil de l’arrière-boutique, dépliait un journal :
— Sais-tu ? A la fin de la messe, une idée heureuse m’a distraite. Pour attirer la clientèle, nous devrions vendre des journaux.
— Tenir des journaux ! s’étonna-t-il. Pourquoi pas un zinc où nous servirions des apéritifs ? D’abord, je n’admettrais que certains journaux ; je ne veux pas être un empoisonneur public. Et puis, il faudrait ouvrir le dimanche…
— Eh bien ! trancha-t-elle d’un ton brusque, nous ouvrirons jusqu’à midi. En temps de guerre on n’est pas si puritain…
— Non, ma chérie, c’est impossible. Mieux vaudrait organiser un cabinet de lecture.
— Il y en a un déjà, et dans une ville où on ne lit rien…
Les enfants, après être montés mettre leurs tabliers, redescendaient. Hélène, devant eux, ne prolongea point le débat, confiante de ployer Bernard à ses vues, non sans résistance, car, sur les questions de principes, elle le connaissait épineux. En attendant, l’accueil hostile qu’il faisait à « son idée » la froissa. Elle s’attabla, manifestement boudeuse. Bernard s’en voulut de l’avoir contrecarrée en termes rudes. Mais cette perspective de vendre des journaux l’indignait comme une chute inutile dans la vulgarité. Hélène recommençait à tourner la meule de ses tristesses. Fallait-il donc qu’au sortir des plus saintes merveilles on se retrouvât les mêmes qu’auparavant ? Peut-être aussi la salle où ils mangeaient pesait-elle sur son humeur. Les volets du magasin restant clos, l’arrière-boutique prenait la morosité d’une cave ; à peine si les reflets du soleil qui chauffait la muraille de la cour franchissaient l’unique et basse fenêtre et dégageaient de la pénombre quelques assiettes bretonnes contre la tapisserie.
Pour chercher une diversion, Bernard lui proposa :
— Veux-tu que nous allions passer l’après-midi à la campagne ? Il fait si beau !
— Sortez, si vous voulez, répondit-elle avec une pointe d’amertume. J’ai trop de choses à mettre en ordre dans la maison.