Il insista, la supplia ; sans elle, rien d’agréable n’était possible ; elle priverait les enfants « d’une bonne partie ». Elle baissa les yeux, grignotant des miettes qu’elle ôtait à la croûte de son pain… Plus elle voyait Bernard contrarié, plus elle se retranchait dans un silence négatif. Le dîner fini, Paulette, afin de vexer son père, prétexta une migraine, déclara qu’elle ne sortirait pas. Adèle la suivit en haut et se mit en devoir de la secouer :
— Tu veux faire bande à part ! Tu n’es qu’une sotte.
— Pas du tout, protesta Paulette, d’une voix traînarde qui affectait une gentillesse d’apitoiement, petite mère va être seule ; moi, je lui tiendrai compagnie.
— Alors, ta migraine ?
— Oh ! oui, la tête me fait mal, de plus en plus. Je vais m’étendre sur mon lit. J’ai trop, ce matin, à la cathédrale, regardé.
Bernard, l’entendant se plaindre, ne put être dupe de sa comédie. Pourtant il s’abstint d’intervenir : s’il bousculait Paulette, Hélène en serait chagrine. Mais le cabotinage précoce de cette enfant l’effraya ; comme elle savait déjà mentir, et en se persuadant qu’elle disait vrai !
Adèle, heureusement, était sa consolation. Il retrouvait en elle, plus déliées et pures, les parties lumineuses de son être ; et, des Restout, elle n’avait pris que les énergies pratiques. Une grâce d’élection avait filtré les deux ascendances pour en conjoindre le meilleur dans cette âme exquise.
Il l’emmena donc seule avec Charles ; tous trois firent un simple tour le long des quais. Lorsqu’ils revinrent au logis, ils s’étonnèrent en percevant de la rue les sonorités d’une harpe. Bernard tressaillit d’une sorte de joie amoureuse.
— Ah ! dit Adèle, maman voulait nous faire une surprise.
Ils trouvèrent en effet Hélène aux prises avec son instrument délaissé depuis des mois. Une fantaisie, pendant leur absence, lui était venue de reprendre contact. Elle s’évertuait à remettre au diapason les cordes trop basses. Paulette était là, installée au fond d’une bergère, flattant d’une main l’échine de Tuong assoupi sur ses genoux, et lisant le feuilleton d’un journal de mode ; car elle se plaisait, disait-elle, « à lire en musique ».