— Tu n’imagines pas, exprima doucement Bernard, ce qu’à t’entendre j’ai ressenti. J’ai cru que nous n’étions plus ici, mais encore là-bas, chez nous…

Hélène s’interrompit de jouer, repoussa, comme lasse, la harpe sur le tapis.

— C’est trop de misère pour s’accorder. J’y renonce.

— Voyons ! protesta son mari, tu n’es plus une débutante. Un peu de patience. Que vas-tu nous jouer ?

— Il faudrait d’abord me refaire des durillons, répliqua-t-elle en montrant le gras de ses doigts potelés, rouge et mordu par le pincement des cordes.

Elle se rassit pourtant, ramena la crosse de la harpe contre son épaule et préluda d’une façon vague ; ses mains parcouraient au hasard le clavier tremblant ; elle paraissait chercher dans sa mémoire un thème qui ne revenait plus.

— Joue donc Une fièvre brûlante, insinua Bernard debout contre la cheminée, caressant les longues mèches de sa chevelure subtile comme une harpe éolienne.

Hélène se laissa persuader ; la musique était une sphère où elle se rencontrait avec lui sans froissements. Elle aimait, d’ailleurs, à faire vibrer sur sa harpe cette romance de Richard si simple et rythmée comme le souffle qui gonfle une poitrine.

Bernard s’établit dans un fauteuil, à distance, le dos tourné au jour, afin de se recueillir profondément. La vieille cantilène, tant de fois réentendue, tisonnait en sa mémoire des émotions jamais éteintes : à cette heure, pour les exilés qu’étaient lui et les siens, chaque note disait l’attente d’une délivrance inconnue ; une infinité de cœurs endoloris semblaient, par ce sanglot mélodique, alléger leur compassion. Bernard amalgamait à l’impression du chant des réminiscences de l’orgue et de la cathédrale.

Mais, quand la musicienne eut achevé le motif, elle le reprit avec des variations improvisées. La nostalgie pieuse de Bernard se résolut en molles délices qu’il connaissait trop bien. De temps à autre, il suivait des yeux les doigts d’Hélène courbés sur les cordes, son pouce écarté nerveusement. Les pulsations des veines sous la peau bleuâtre n’étaient-elles pas elles-mêmes une musique ?