La trame éthérée des arpèges défaisait et laissait renaître la forme d’une Hélène idéale vêtue d’une lumière de songe. Apparition instable volatilisée dans les spirales sonores, et où se mêlaient des images de feuillées scintillantes sous des brises, d’un arc-en-ciel irisant la plus lointaine vague de la mer, et d’un rayon de lune que ses lèvres, un soir de printemps, baisaient sur le front blanc d’une femme heureuse…

Mise en ardeur par ce début, les nerfs exaltés, les joues presque vermeilles, Hélène commença un autre morceau, un andante de Beethoven, celui de la sonate en ut dièse mineur ; et, de son mieux, elle pétrissait les harmonies du majestueux lamento. Deux coups de poing, cognés au dehors contre les volets de la librairie, l’arrêtèrent brusquement. Adèle, assise près de la fenêtre, l’ouvrit à la hâte, et Charles se pencha comme elle, regarda.

— Un porteur de dépêche, dit-elle tout émue, avant de bondir vers l’escalier.

De qui venait, un dimanche, ce télégramme ? Il ne pouvait enclore que des choses anormales ou sinistres. Les Dieuzède furent précipités hors de la féerie musicale sous l’appréhension des durs événements. Hélène s’élança au devant d’Adèle et, en remontant, déchira plutôt qu’elle ne décolla les coins du papier bleu.

— Ah ! fit-elle suffoquée, après avoir lu. Je m’en doutais… Le pauvre garçon !

Bernard prit de ses mains la dépêche et, à son tour, lut haut :

« Jules sérieusement blessé. Évacué sur le Mans.

« Restout. »

Un silence de consternation, au premier instant, opprima toute la famille. Bernard, avec sa grande bonté, s’empressa de le rompre, commenta dans un sens rassurant la désolante nouvelle. « Sérieusement blessé » ne signifiait point que Jules fût en péril de mort. Cela se disait d’une balle dans l’épaule, d’un « éclat » au talon. Pourquoi s’affoler ? D’ici peu, on saurait. Peut-être même Jules était-il arrivé déjà.

Paulette, s’approchant de sa sœur, fit à voix basse une réflexion :

— Si l’oncle Jules mourait, nous sommes perdus.