Hélène aimait peu Brouland ; elle redoutait la pointe fascinatrice de son coup d’œil, dont le froid bleuâtre la traversait comme avec une lame de dissection. Elle se tenait devant lui, sur le qui-vive, en défense contre ses duretés d’analyse. Normand, il maintenait partout son quant-à-soi de Normand. Travailleur concentré, ambitieux, mais timide par complexion et fier, il observait les autres et leur fermait les approches de son intimité. Ses paroles sortaient lentes et rares, proférées d’une voix sourde ; il dardait volontiers d’acerbes aphorismes, n’épargnant point les femmes, bien qu’il eût adoré la sienne, morte en mettant au monde un fils qu’il choyait jusqu’à la folie. On le disait très rude à l’égard des blessés, implacable pour les simulateurs, et il les démasquait à force de torpillages électriques ; Jules, simpliste dans ses hyperboles, comparait le matelas où les patients devaient s’étendre « au chevalet de l’Inquisition ».
Glenka, au contraire, les eût persuadés, en les torturant, qu’il les couchait sur un lit de roses. Polonais par son père et, par sa mère, Provençal, il était né avec un étrange privilège d’insouciance radieuse ; il se croyait fait pour tous les bonheurs ; la vie ne l’avait pas encore détrompé ; et il communiquait autour de lui son illusion. Il ressemblait au Merlin de la légende que suivait la fée du printemps ; n’importe où il passait, quelque chose de magique vibrait dans l’air. Dès qu’il avait connu les Dieuzède, il s’était empressé de leur prédire la réussite ; en effet, il les prôna, décrivit à quelques femmes, ses admiratrices, le libraire aux cheveux éoliens, son intérieur original, ses enfants « délicieux », le talent d’Hélène sur la harpe ; et, sans tarder, un noyau de clientèle s’ébaucha.
Bernard accueillit comme un envoyé du ciel le bienfaiteur imprévu ; il lui rendait, selon sa coutumière largesse, pour un œuf, un bœuf ; sa gratitude ornait de tous les prestiges l’ami bénévole : Glenka était un artiste surprenant ; Glenka comprenait merveilleusement la musique ; Glenka était un homme de grand cœur, un héros : n’avait-il pas, aux Dardanelles, blessé lui-même, rapporté sur son dos, jusqu’au poste de secours, un officier mourant ?
Un point trouble, malgré tout, offusquait la beauté du personnage : on savait Glenka marié ; or, il sous-entendait sa femme, la délaissait et lui envoyait tout juste de quoi vivre à Toulon où, depuis quatre ans, Mme Glenka mère l’avait recueillie.
En dépit de son enthousiasme, Bernard sentait les tendances du médecin hostiles au plus profond des siennes : Dieu, pour Glenka, se réduisait à « l’ensemble des Forces » ; la volupté et la mort, prétendait-il, rythmaient la seule loi divine des êtres ; il s’égayait presque à regarder bondir, se culbutant sur le fond rouge de la guerre, les marionnettes des peuples en furie. Il ne voulait, par delà les apparences, concevoir que « l’abîme inconnu ». Enfin, sous l’aménité de son humeur, Bernard apercevait un naturel inconstant, voluptueux, et quelquefois le mépris des faibles.
Hélène, bien plus que lui, admirait Glenka. Elle oubliait, lorsqu’il lui parlait, tant sa camaraderie se faisait simple, qu’elle était une petite commerçante, dans une boutique de misère. Opposée aux gaucheries de Bernard, sa victorieuse aisance l’émerveilla : il n’avait qu’à toucher de l’ongle les obstacles, et les obstacles s’effaçaient ; il charmait, sans se mettre en peine de charmer, comme si chaque pulsation de sa jeunesse, dans sa chair en fête, avait émis autour de sa présence les atomes d’une clarté fluide, pleine de bien-être. Mais l’attrait qui sortait de lui ne paraissait impliquer rien, pour elle, d’un émoi périlleux. L’hypothèse d’une inclination demeurait infiniment distante des possibilités qu’elle eût admises. Elle se jugeait une honnête femme ; elle ne s’imaginait pas devenue autre chose. Se laisser prendre eût été si banal et si sot ! D’ailleurs, Glenka gardait avec elle un ton de paisible gentillesse, ne l’inquiétait par aucune galanterie. Et, d’un jour à l’autre, il pouvait recevoir un ordre de départ, retourner au front ; peut-être, ensuite, ne le reverrait-elle jamais. Il ne serait, dans sa vie, qu’un passant lumineux entrevu par le soupirail d’une cave.
Une seule chose lui déplaisait, la liaison de Glenka et de Brouland. Ils arrivaient très souvent ensemble ; impossible de recevoir l’un sans accepter l’autre.
Ces deux hommes étaient deux antinomies. Par quel mystère s’entendaient-ils si bien ? Brouland adhérait à d’intransigeantes certitudes ; il avait écrit, sur la possession diabolique, un livre où l’expérience de l’observateur s’étançonnait des arcs-boutants du dogme. Quelles raisons lui faisaient tolérer le scepticisme de Glenka ? Espérait-il le convertir ? Chacun d’eux, comme l’expliquait Bernard, concédait sans doute à son ami un domaine réservé dont il ne violait point la clôture.
En fait, Glenka, ondoyant, trouvait une jouissance à éprouver sa souplesse contre les rigueurs d’une logique malaisément réfutable. De plus, il utilisait, dans les cas difficiles, le savoir du neurologue ; Brouland, à son tour, subissait les séductions de Glenka et convoitait ses puissances de réussite ; il y avait toute une part de Glenka qu’il aurait voulu être lui-même.
Bernard n’eut donc aucune surprise, quand il reconnut, devant la porte du magasin, leurs ombres jumelles. A une heure, — c’était le moment de liberté qu’ils s’octroyaient, — il les attendait toujours d’une façon vague ; il désirait leur visite brève, de même que celle de Toustain, car il avait soif d’amitiés, et le poids de son intérieur augmentait son obscur besoin d’une diversion.