A Portzic, le jardin s’enorgueillissait d’un bosquet de magnolias taillés ou plutôt ciselés en cônes ; chaque été, quand s’ouvraient, au faîte des verdures étincelantes, les grosses fleurs d’un blanc charnu, on eût dit qu’une forêt de citronniers concentrait autour du manoir ses effluves exaltants. Bernard ne demandait qu’à suivre la réminiscence pleine de délices. Mais la vue des feuilles épaisses, vernissées, suscita pour sa mémoire une similitude avec les arbres à caoutchouc. Cette espèce botanique lui était devenue exécrable ; afin d’éloigner l’analogie importune, il se retourna vers le portraitiste debout vis-à-vis d’un carton posé sur le pupitre.

Le crayon de Glenka, finement pointu, manié d’une façon nonchalante entre le pouce et deux doigts conjoints, jetait au milieu d’une feuille blanche comme de légères arabesques. En construisant le profil de Bernard, il ne se préoccupait du modèle que par intervalles, se souvenait d’esquisses antérieures, de la figure déjà formée dans sa vision. L’admirable angle facial apparut, le nez tranchant, le nez à la Paganini, l’oreille au lobe trop long, mais à demi perdue sous la chevelure vaporeuse. Sa légèreté, son assurance d’exécution étaient surprenantes. Il massait les ombres à traits rapides, revenait sur certaines lignes, les caressait lentement, sans paraître les retoucher. Surtout il s’arrêtait à l’œil nébuleux et suave, à ce regard enfoncé dans l’invisible, celui, songeait-il, d’un revenant qui a longé les rives du grand mystère.

Pendant quelques minutes, la ferveur de son attention tint Bernard silencieux. Il participait à la volupté de la main qui recréait la forme idéale de son visage et, cependant, souffrait un confus malaise d’abandonner à un maître ce double de sa personne.

Mais il entendit sortir de la cuisine un bruit de fourchettes piquant des viandes, de mâchoires mastiquant. Mme Couaneau dînait et sa fille Sidonie l’aidait à faire les plats nets.

Sidonie Couaneau avait été, dix-huit mois, femme de chambre chez la marquise de Bonnétable, dans une maison où « l’on avait son content ». Elle venait de perdre sa place, à la suite d’une aventure avec un soldat belge qu’elle rencontrait au skating de Pontlieue. Elle dut confesser à sa mère qu’elle « pouponnait ».

— Toi ! Un enfant ! s’était récriée la pratique Mme Couaneau. Par ce temps de vie chère !

Elle confia, en pleurnichant, aux Dieuzède, l’embarras de sa fille. Bernard fut attendri ; Hélène avait besoin d’une lingère pour les raccommodages ; Sidonie savait coudre. Hélène la prit à cette condition qu’elle la nourrirait, mais la paierait très peu, jusqu’à ses couches.

Bernard, en écoutant bâfrer la mère et la fille, s’avisa de réfléchir quelle aggravation de dépenses ces deux bouches en plus lui infligeraient au bout du mois. Puis il se tança de regretter une bonne œuvre, d’être, encore là, un chrétien d’une foi mesquine. Cette idée sans douceur altéra tout d’un coup sa physionomie tranquille, la contracta, la déprima. Glenka s’en aperçut et, n’atteignant plus l’expression cherchée, il interrompit son dessin, s’approcha de Bernard :

— Mon cher Dieuzède, êtes-vous trop heureux en amour ? ou bien travaillez-vous à l’excès ? Vous avez, pour l’heure, une mine de fatigue. Vous devriez vous mettre, une bonne huitaine, au vert.

La première et indiscrète question étonna Bernard ; il la laissa tomber et répondit avec un sourire quelque peu contraint :