Bernard, s’oubliant lui-même, alors essaya pathétiquement une apologie de Jules. Mais, sur un coup de téléphone, Dervart disparut dans son bureau.
Déconfit et indigné, au retour de cet infructueux voyage, Bernard hésitait à prévenir Jules que Dervart l’abandonnait. Toute secousse exposait le convalescent à une rechute dangereuse pour sa raison. Il serait furieux de la fausse manœuvre exécutée à son insu ; il chargerait son beau-frère de reproches iniques ; Bernard, ayant déjà trop pâti par Jules, en dépit de sa placidité, sortirait de ses gonds ; un désastreux orage éclaterait. Et cependant, s’il se taisait, Jules, inquiet du silence obstiné de Dervart, irait, avant peu, chercher à Paris une explication. La brutalité imprévue du cynique brasseur d’argent pouvait déterminer chez l’infirme une crise de folie, le précipiter au suicide ou au meurtre. Ne valait-il pas mieux l’avertir doucement ?
Tandis que Bernard délibérait sans se résoudre, Hélène s’approcha de Jules qui, la tête penchante, les yeux clos, recueillait ses forces instables dans cette pause d’homme exténué. Elle écarta une mèche de cheveux collée à sa tempe humide, lui baisa le front. Il releva les paupières, examina l’intérieur de la boutique, fut content d’y revoir les restes du fastueux mobilier :
— Vous n’avez pas mal arrangé ce taudis.
Il s’était, d’avance, représenté la librairie et la maison tellement sordides, offusquantes pour ses goûts de luxe et de grandeur que l’assemblage de la tenture, de l’armoire et du canapé pallia l’exiguïté du local, les boiseries fendillées et les taches de suie du plafond.
Des clients arrivèrent, plusieurs à la file, selon un rythme d’involontaires concordances, comme Bernard mainte fois l’avait observé.
Jules eut le loisir de juger son beau-frère et sa sœur dans leur office de marchands ; il acquit l’évidence immédiate que ni lui, ni elle ne s’étaient adaptés aux servitudes du négoce.
Hélène s’occupait d’une acheteuse de papier à lettres, grande femme rousse, très maquillée, débordante de parfums, portant une robe de soie d’un rouge insolent qui mettait en valeur, comme un maillot, les saillies exubérantes de sa corpulence. Cette dame, à chaque nouvelle boîte qu’Hélène lui présentait, après avoir palpé d’une main constellée de bagues le grain du papier, l’épaisseur des enveloppes, levait les yeux d’un air blasé vers la vitrine assez pauvrement garnie :
— Vous n’avez rien de mieux ?
D’autres boîtes s’étalaient, puis s’empilaient sur le comptoir ; Hélène, au lieu de vanter sa marchandise, un doigt sur la lèvre, regardait ailleurs, attendant avec dédain que la cliente se fût décidée.