D’une main soudaine, il referma l’in-folio. Sa réponse ne se fit pas attendre, et ce fut aussitôt le consentement qu’elle espérait.
— Ma chère amie, tu me demandes le sacrifice d’un livre que j’aime. Parce que je l’aime, je serai plus content de te le sacrifier. Ton éventail, tu l’auras. Mais tu me désoles de préférer à de sublimes gravures un éventail. Et pourquoi m’as-tu dérobé trois jours le secret de cette fantaisie ? Je le vois trop, je n’ai plus ta confiance. Jules t’éloigne de moi. J’ai eu le grand tort de vous céder jusqu’au bout ; et, en retour, vous m’en voulez !
Hélène se jeta dans ses bras, protestant qu’elle sentait toute sa grandeur d’âme, qu’elle demeurait à son égard toujours la même. Elle mit à cette effusion une sorte d’emportement comme pour se prouver que sa tendresse n’était pas morte. Les mots affectueux semblaient pourtant sortir malgré son vouloir intime, prononcés par une Hélène qui n’était plus elle. Presque étrangère à ses paroles, elle les versait ainsi qu’une aumône dont une autre l’eût chargée ; sincère, malgré tout, puisqu’elle s’efforçait de l’être.
Bernard la crut, tant il avait besoin de s’abuser sur son amour. Hélène, ce soir-là, ne continua point la robe Directoire, et Bernard s’endormit dans l’illusion que sa femme pouvait encore être heureuse par lui.
Mais, au réveil, il dut envisager les conséquences de sa faiblesse : en ajoutant à la robe et à l’éventail les bas de soie que postulait une jupe très courte, des gants neufs, un chapeau refait à la mode, cette sortie mondaine, même si le Luyken se vendait bien, allait élargir la brèche de leurs piteuses réserves.
Combien de mois tiendraient-elles ? Avant l’hiver, tout serait « mangé » ; et cette métaphore baroque devenait, chez les Dieuzède, d’une cruelle exactitude. Bernard mangeait avec les siens le reste de son avoir. Il n’aurait pu, sans agrandir, dans ses dernières ressources un trou quotidien, payer l’épicier, le boulanger. Bientôt, on devrait se rédimer sur la nourriture elle-même. Il se souvenait d’une famille, à Brest, où les enfants recevaient, chaque soir, après leur soupe, juste un bout de fromage exigu. Afin que ce dessert les sustentât et se prolongeât, leur mère les avait dressés à n’avaler d’abord qu’une bouchée de pain, puis une seconde, en flairant leur fromage dont l’odeur enrichissait le goût du pain ; à la troisième bouchée seulement, ils posaient sur le pain une miette de fromage. Certes, il ne concevait guère Paulette assujettie à cette discipline suppliciante. Mais le dessert, qui absorbait chaque jour deux à trois francs, pouvait être réduit de moitié.
Et ensuite ? Bernard mettrait à la raison son gros appétit, il se priverait d’un plat sur deux ; jusqu’alors les Dieuzède avaient presque dispensé des « restrictions » de la guerre leur estomac ; pour qu’Hélène et les enfants n’eussent pas trop à pâtir, Bernard se saignerait aux quatre veines ; il jeûnerait, il connaîtrait les tiraillements et les langueurs de la faim, cette détresse des membres et du cerveau qui ressemble à une envie de mourir. Il se ferait à manger peu. Les quatre repas, chaque jour, de la molle vie bourgeoise ne remplissent qu’une exigence artificielle. Les trappistes se maintiennent forts et actifs, sans guère prendre autre chose qu’à midi une marmite de soupe et, le soir, un morceau de pain. Après tout, son métier ne consommait pas une vigueur démesurée. Et puis, qu’importait s’il défaillait sous la peine ? Les prisonniers, dans les camps de représailles, étaient plus malheureux que lui.
Une autre économie s’imposait : quelques semaines plus tard, Sidonie, près d’accoucher, s’en irait à l’hôpital ; il avertirait, à ce moment-là, Mme Couaneau qu’on ne la nourrirait plus, qu’on l’emploierait deux heures, le matin, de neuf à onze. La sagesse eût même commandé de supprimer toute domestique. Mais le balayage des chambres et du magasin, la cuisine, la lessive, c’était trop pour Hélène et Adèle ; Bernard n’admettait pas que sa fille, à l’âge de la croissance, s’exténuât ni qu’elle interrompît ses études, devenue tout à fait la maritorne et la buandière de la maison.
Peut-être, Mme Couaneau, réduite à la portion congrue, s’en irait-elle. Bernard ne prévoyait pas sans déplaisir ce changement. Non qu’il tînt à cette femme plus qu’à une autre. Mais il s’attachait aux êtres de la maison, il les voyait en beau ; changer l’attristait, comme dire adieu, comme tout ce qui ressemblait à une fin et contrariait son appétit de durée.
Hélène, au rebours, eût volontiers éliminé Mme Couaneau. On l’avait surprise écoutant derrière les portes. Adèle s’était aperçue qu’elle rapinait du sucre, du café, des pommes de terre. Sidonie et sa mère l’excédaient par leur grossier verbiage ; et leur gloutonnerie l’inquiétait. Elle les dénommait « les pies dévorantes ». Les Dieuzède ignoraient une chose plus grave : en récompense de leurs bontés, la mère et la fille les dénigraient, à droite et à gauche, indignement.