— Hélène, laisse, une minute, ta couture. Repose-toi, je t’en prie, et viens admirer ce prodige.

Elle esquissa un signe de refus : trop pressée, elle ne pouvait s’accorder une minute de répit. Curieuse ou lasse, elle se leva pourtant, considéra la planche, fut saisie par la puissance visionnaire de l’exécution.

— As-tu rien vu de pareil ? reprit Bernard en s’animant. Ces rocs sont humains ou plutôt surhumains. Ils ont comme dans leurs moelles la terreur fervente de la Voix qui roule sur eux. On dirait des prophètes écoutant, au milieu des foudres, les buccins du Jugement ! Ils sont les saints immenses qui atteignent Dieu et l’apaisent pour les foules indignes demeurées loin en bas. Comme Glenka serait justifié ! La couleur, ici, plus qu’inutile. Vois quelle solennité d’espace cette zone blanche amplifie entre la montagne et les spectateurs. Ajoute tous les tons que tu voudras : la profondeur spirituelle, la transcendance de la lumière et des ombres seront amoindries. L’image pure d’un grand fait divin est captive en ces lignes comme nul, avant ni après Luyken, ne l’aura captivée.

Au nom de Glenka, les cils d’Hélène avaient battu d’un sourd tressaillement. Elle regarda Bernard étrange, magnifique par l’irradiation de son enthousiasme. La bougie, près d’être consumée, élançait contre ses joues, dans ses cheveux, des alternatives de flamme et de pénombre orageuse. Hélène le comparait secrètement à un autre dont l’idée tentait de s’emparer d’elle, et, pour l’instant, son cœur inquiet de lui-même aurait voulu conserver à Bernard l’avantage.

— Inouï, en effet, proféra-t-elle, ce Luyken ! Mais quand tu auras mis dans ta mémoire quatre ou cinq des plus belles planches, le livre t’aura donné tout ce que tu peux en attendre. Tu l’oublieras au fond d’un placard. Ne ferais-tu pas mieux de l’utiliser ? Toustain t’a dit un jour qu’il en aurait, sans chercher beaucoup, trois cents francs…

A cette parole, la surprise d’une tristesse altéra sur la face de Bernard la sérénité ingénue qui l’embellissait.

— Ce livre, opposa-t-il, fut mon premier ami dans la maison, le présage d’un avenir moins poignant. Tu ne peux soupçonner de quelles joies il rafraîchit mon âme et mes yeux. A moins d’être aux abois, je ne veux pas m’en séparer.

— Écoute, insista Hélène, penchée contre lui et frôlant son menton de ses cheveux, tu vas me trouver puérile et, dans la gêne où nous sommes, extravagante. Mais je pense à une chose déplorable : pour aller, samedi, chez le docteur, je n’aurai point d’éventail.

— Point d’éventail ! Qu’as-tu donc fait des tiens ?

— Je m’en suis défaite, confessa-t-elle doucement, cet hiver, quand les enfants et moi, nous allions manquer de chemises. Je ne te l’ai pas dit, parce que ta part de tracas est assez lourde… Je n’aurai point d’éventail, et, après avoir joué, je serai brûlante, peut-être en nage. C’est ridicule de ne pouvoir s’éventer. Dimanche, après la messe de onze heures à la Couture, j’ai vu ouverte, rue du Bourg-d’Anguy, la boutique de Mme Bocquentin, l’antiquaire. Je suis entrée pour me divertir. J’ai marchandé, comme autrefois, des choses qui m’auraient plu. Elle m’a montré un petit éventail en corne, tout à jour, d’un travail exquis. Les lamelles sont découpées de palmettes qui s’entrelacent ; leurs pointes sont lancéolées, pailletées d’argent. Un bijou d’éventail ! Elle me le laisserait, d’occasion, à cent quatre-vingts. Le ruban passé entre les lamelles ne tient plus ; ce ne sera rien du tout à rafistoler. Bernard, si tu voulais être généreux…