— Nous irons si tu veux, dit-elle enfin. Mais alors il me faudra une robe Directoire. Tout le monde en porte… Autrement, j’aurais l’air d’une antiquité. Et puis, des manches courtes, pour jouer de la harpe, c’est commode. J’ai vu en montre une mousseline de soie d’un bleu électrique très joli. Il suffira d’acheter l’étoffe. Avec un patron j’aurai vite bâti la robe.
Bernard combattit ce projet d’emplette par toutes les objections raisonnables : personne n’ignorait que les Dieuzède étaient momentanément ruinés ; pourquoi jeter de la poudre aux yeux ? il serait bien plus beau de narguer la mode, et une mode évaporée, malséante. On écouterait le jeu d’Hélène ; peu importerait la coupe de son costume.
— D’ailleurs, poursuivit-il, nous n’avons plus une bêtise à commettre. Deux mille francs de réserves environ nous restent. Au 1er juillet, il y aura la traite de Durel, — le commissionnaire de Paris qui lui fournissait des livres, — les sept cent cinquante francs pour Bonfils, les impôts en perspective. Vais-je boucher ces trous avec nos recettes ? Elles augmentent, mais les dépenses triplent…
— Je le sais trop, se désola Hélène. N’en parlons plus. Tu répondras à Glenka que je ne puis aller dans le monde, mise comme un torchon.
Bernard la sentit malheureuse, et irritée contre lui de toute leur indigence. Le lendemain, il lui glissa sous sa serviette, à table, les cent cinquante francs que réclamait la robe Directoire.
Dès qu’elle fut en possession de l’étoffe, sa toilette passa au second plan. Elle s’inquiéta de l’effet qu’elle produirait comme harpiste. Glenka la célébrait d’avance : pourvu que les auditeurs ne fussent pas trop déçus ! Elle étudia deux heures par jour, se refit des durillons aux doigts, rapprit dans son répertoire quelques morceaux brillants, entre autres une fantaisie romantique de Lorenzi. Sa robe, cependant, n’avançait guère. Six jours, tout juste, la séparaient de la réunion ; elle eut peur subitement de ne pouvoir achever. Il était trop tard pour se mettre en quête d’une ouvrière coûteuse au surplus et peut-être maladroite. Elle veilla donc chaque soir jusqu’après minuit ; elle s’enrageait à sa tâche malgré Bernard qui la suppliait :
— Tu es absurde, ma chère. Tu seras, samedi, à bout de forces. Tu auras une mine piteuse ; et tes nerfs te trahiront, tu joueras mal. Encore une fois, les gens que nous allons rencontrer chez Glenka se moqueront bien de te voir une robe neuve. Et, à toi, je te le demande, que peut te faire leur opinion ?
Elle baissait le nez sur son ouvrage, et, comme dédaigneuse de répliquer, tirait des points furieusement.
Le mardi soir, vers dix heures, ayant défait, mécontente, ce qu’elle avait faufilé le matin, elle précipitait son travail. Bernard n’avait plus de rôles à copier ; il descendit chercher dans la grande armoire l’in-folio brun de Jean Luyken, « le trésor » découvert à son arrivée. Aux rares moments où il était de loisir, les images du livre renouvelaient une de ses consolations. Il se dépaysait devant la riche et mouvante architecture des paysages et des villes bibliques, un Orient fictif que le Hollandais avait rêvé d’après des souvenirs d’Italie, des palais et des tours sous des nuées, de fastueuses colonnades, des monts déchiquetés, des fleuves à l’horizon, et, parmi les plaines, des multitudes gesticulantes, flagellées par des rafales célestes. Le protestant Luyken rendait surtout palpables les visites effrayantes du Seigneur qui foudroie ; Bernard percevait en ces compositions la vérité d’une angoisse surnaturelle, semblable à celles dont la guerre opprimait sa vie, et, d’autre part, l’attente de la justice, l’espérance de l’heure inconnue où plus rien ne sera caché, où Dieu visible à jamais mettra tout à sa place dans l’univers lucide.
Il déploya religieusement, sur le pupitre du violon, le gros volume aux marges fatiguées. La planche qu’il médita figurait le Sinaï fumant sous le passage de Iaveh. En haut se dilatait un nuage haché d’éclairs, traversé de blancheurs qui s’allongeaient comme des formes de Séraphins ; et ce nuage palpitait, brûlait d’une présence suprême ; des paroles semblaient en sortir avec le tonnerre et l’ouragan. Les pitons de la montagne qu’il touchait tendaient vers lui leurs pointes suppliantes, prêts à se fondre comme des cires au vent d’une fournaise ; leurs escarpements portaient au Maître éternel la prière d’en bas, l’imploration innombrable du peuple prosterné ou debout. Les bras se levaient, les têtes s’agitaient au delà des solitudes entrevues ; tous les vivants passés et futurs semblaient convoqués autour du lieu terrible. Bernard s’éblouissait en silence de cette vision, comme s’il fût un des spectateurs tremblants et fascinés. Au sortir de ses besognes journalières, incolores, d’une monotonie mécanique, sa faim et sa soif de beauté s’émancipaient ; une gravure suffisait à le transporter ; il s’émerveillait comme l’évadé d’un cachot riant à une fleur qu’il respire en pleine campagne. Toutefois, la seule beauté dont il se rassasiait était celle d’un art mystique qui sût faire tangible l’intangible. Mais il souffrait d’être solitaire dans ses extases ; Hélène le peinait, tendue sur son ouvrage servile. Il se retourna de son côté, la convia :