Ils sont trop verts… et bons pour des goujats.
La vulgarité de la citation indisposa Bernard plus encore que l’insolence et le cynisme amoral de Lendormy. Mais l’huissier avait extrait des journaux tout ce qu’il y cherchait. Il empoigna sa béquille, se souleva presque agilement ; à bonds espacés, comme un kanguroo, il regagna le clapier de son étude.
Fut-ce le choc de sa béquille sur le plancher ? Jules remua, ses yeux s’ouvrirent ; il dit, sans regarder Bernard, à Hélène, assise devant lui, qui avait ouvert un livre et y semblait perdue :
— L’ai-je rêvé ? J’ai entendu quelqu’un, ici, prononcer une phrase : « Ayez de la fortune, le monde est sous vos pieds. » Ce fut toujours vrai. Ce sera encore plus vrai après la guerre. Les financiers, d’abord, négocieront la paix, et les États étant ruinés, seules régneront, dans la suite, les puissances économiques. Ne te fais plus de bile, ma petite Hélène. Aussitôt que ma Société marchera, Dervart lui-même, tu vas voir, me suppliera de l’y intéresser…
Bernard s’était remis à son bureau ; il reprenait la copie d’un rôle. Il ne répliqua point aux prophéties de Jules. Par tempérament, il fuyait les vaines controverses ; porté à une certaine grandiloquence qu’il tenait de ses aïeux girondins, d’ordinaire il la gardait pour lui-même. Tout à l’heure, il s’était anormalement échauffé. A quoi bon ? Sa colère contre Jules avait provoqué une crise analogue aux évanouissements d’un épileptique, dont Hélène et son beau-frère lui tiendraient longtemps rancune, comme si toute la faute de cet accident lui incombait. D’ailleurs, sans un miracle, un Jules, un Lendormy cesseraient-ils d’être ce qu’ils étaient ? Se taire et prier valait mieux que rugir des anathèmes. Bernard n’en songeait pas moins, tout en remplissant la feuille des contributions directes destinée à Me Malicorne, notaire, 5, rue de la Juiverie :
« Si demain plus qu’hier l’argent doit rester le prince de ce monde, seuls, plus que jamais, contrepèseront son règne inique les amants de la Pauvreté, les saints. »
Hélène avait envoyé Mme Couaneau querir un fiacre ; Jules voulait rentrer à l’hôpital ; elle déclara qu’elle l’y reconduirait. Jules partit sans adresser à Bernard un mot ; on eût dit que Bernard n’existait plus. Hélène se dispensa de lui jeter, comme d’ordinaire, un « Au revoir » distrait. Il voulut penser que c’était un oubli. En fait, elle s’identifiait à son frère dans l’orgueil de son froissement ; elle prétendait punir son mari d’avoir, jusqu’à la menace, riposté aux invectives du malade. La portière du fiacre claqua durement ; Bernard écouta les pas du cheval et les ressauts des roues décroître au tournant du carrefour, sur les pavés. Il lui sembla qu’Hélène s’éloignait pour un grand voyage, qu’entre son âme et la sienne des espaces douloureux allaient s’assombrissant.
IV
Une bougie allumée au bord d’un guéridon divisait pauvrement les ténèbres de la chambre. Autour de cette maigre clarté, des pelotes de fil, des ciseaux, des morceaux d’étoffe bleue et de doublure étaient posés pêle-mêle, dans le désordre d’un travail fiévreux. Hélène haussait contre la lumière son aiguille, l’enfilait au galop, se remettait à coudre. Elle improvisait une robe en vue d’une réunion qui devait se donner chez Glenka, le samedi soir, et on était au mardi !
Glenka se disait impatient de révéler à quelques amis la virtuosité d’Hélène sur la harpe ; d’abord, elle avait refusé, alléguant qu’elle négligeait depuis des mois son difficile instrument. Le docteur insista ; cette audition ne devait être qu’un début ; le concours d’Hélène serait demandé pour des séances musicales offertes aux blessés des hôpitaux ; les Dieuzède s’imposeraient dans la ville comme des gens considérés, et les affaires de la librairie s’en trouveraient mieux. Hélène hésitait malgré tout : il lui déplaisait de paraître sans toilette neuve, de jouer sans une bague aux doigts devant des femmes à qui rien ne manquait. Mais Bernard la pressa de consentir ; privée des satisfactions mondaines, elle séchait d’une soif latente de tremper au moins ses lèvres dans cette eau-de-vie frelatée. Bernard devinait sa faiblesse et l’excusait. Il travaillait alors à regagner son affection minée par l’influence de Jules. Jules avait déclaré que, Bernard l’ayant presque mis à la porte, il ne retournerait plus chez son beau-frère, tant que celui-ci n’aurait pas fait des excuses ; Bernard étant le premier offensé jugeait inadmissible cette exigence. Hélène allait donc voir seule son frère à l’hôpital ; chaque fois, elle en revenait plus froide et contrariante. Aussi Bernard crut-il avoir trouvé dans l’invitation de Glenka un moyen de radoucir Hélène : elle savait son horreur des soirées banales ; peut-être serait-elle touchée du sacrifice qu’il s’imposait en l’y conduisant.