Vers quarante ans, une carie du tibia l’avait laissé boiteux, sa claudication ne l’empêchait point de trotter pour ses affaires, de grimper aux galetas où il pourchassait des miséreux insolvables, et il trouvait à les mettre dehors une satisfaction de dilettante. Toustain se souvenait de l’avoir apostrophé un jour qu’il le vit poussant par les épaules, du haut d’un escalier, une veuve chargée de cinq petits gas et lui jetant à la tête sa paillasse avec une vieille poêle à frire.
Comment Bernard tolérait-il la familiarité d’un tel coquin ? Peu après l’arrivée des Dieuzède, Me Lendormy, qui possédait en matière d’art un certain flair de maquignon, avait remarqué dans la vitrine un dessin original de Félix Buhot, la vue d’un coin de Valognes, en hiver, sous une averse ; il s’était offert à le vendre et en avait obtenu un prix inespéré. Cette entremise créa pour Bernard une sorte d’obligation. Quand l’huissier prenait ses aises chez lui, il n’osait pas lui enjoindre : « Allez-vous-en. » Ce qu’il entendait dire de ses canailleries n’était-il pas excessif ? Justement parce que l’opinion commune le décriait, il tendait à le réhabiliter. Me Lendormy avait une manière cocasse d’envisager les choses ; Bernard parfois s’en amusait. Le vilain drôle, grâce à son ancienne culture ecclésiastique, se ménageait auprès de lui des points de jonction qu’il utilisait. Il ne lui inspirait pas encore confiance, mais réduisait sa méfiance par de menus services où il ne s’oubliait point ; et il avait su amadouer Hélène en lui procurant, pour trois cents francs, la pèlerine de faux skungs qu’il avait payée quatre-vingts à la fille sans ressources d’un officier récemment tué.
C’est ainsi que les Dieuzède le subissaient. Ils ne comprenaient guère que la seule venue quotidienne de ce maraud donnait à la librairie mauvais renom. Mais, ce jour-là, au moment où Jules, endormi après sa crise, pouvait se réveiller et reprendre une discussion aigre d’intérêts, la visite de l’huissier gênait Bernard ; dès qu’il eut signé et fermé sa lettre, il vint à lui, tenta de le faire déguerpir.
— Vous avez bien du temps à perdre, dit-il à mi-voix. Quand vous saurez par cœur la cote, qu’en aurez-vous de plus ? La Bourse, quel néant !
Me Lendormy releva la tête et plia le journal froissé par ses mains malpropres.
— Dame, répliqua-t-il tranquillement, j’aime à m’instruire. Vous méprisez la Bourse, mon voisin. Alors, pourquoi vous y voit-on ? Il y a huit jours, vous étiez à Paris. J’y étais moi-même, ayant quelques bricoles à régler. Mes pauvres yeux ont-ils la berlue ? C’est bien vous que j’ai aperçu de loin, sous le hall de la Bourse, rôdant autour de la corbeille, et même vous avez pénétré dans la petite salle, oui dans la salle où se fait la cote. Hein ! Pouvais-je ne pas vous reconnaître ? Votre Sosie est encore à naître, monsieur Dieuzède. Vous êtes tel qu’une pièce d’or frappée à un seul exemplaire, dans une grande solennité.
Bernard ne dissimula point une surprise, un mécontentement : « Quoi donc ! même à Paris, au milieu d’une cohue, du hourvari de la Bourse, son voisin le surveillait ! »
— Vous avez l’œil partout, Me Lendormy, comme le Diable, — il faillit dire le Diable boiteux, — qui ôtait à sa guise le toit des maisons, quand espionner lui plaisait. C’est vrai, je suis entré à la Bourse, pour la première et, je pense, pour la dernière fois de ma vie. Quelqu’un, — il voulait désigner le secrétaire de Dervart, — m’y avait donné rendez-vous, et je l’ai rejoint avec une vague curiosité appesantie d’horreur. J’abomine cette synagogue de la fraude, des cupidités démentes et des meurtriers trafics. Quand les vociférations des remisiers s’entre-choquaient à mes oreilles, se mordaient, se broyaient, je croyais avoir autour de moi les hurlements d’une populace qui écharperait des innocents ou les blasphèmes d’une tourbe de damnés. L’intérieur m’a écœuré davantage : tout y est ladre et sinistre ; le jour blafard a l’air honteux de tomber dans cet antre méphitique. Et la salle du change ! Des bandits assemblés en cercle autour d’un cadavre dont ils se disputent les dépouilles. Ils monnayaient la ruine des peuples et les fléaux, le sang des morts de la guerre, ou, pour mieux dire, le nôtre à tous. Je reverrai jusqu’au Jugement dernier un grand juif, à tête de vautour, debout, dominant la presse et croassant : « Vingt-cinq mille dollars ! J’achète vingt-cinq mille dollars !… »
La violence de ces paroles eut cette bizarrerie que Bernard, pour ne pas réveiller Jules, les chuchota, en étouffa l’accent indigné. Au portrait du juif, Me Lendormy ricana :
— C’est Sarug. Je le connais. Un malin ! Vous avez vu la Bourse, monsieur Dieuzède, sauf votre respect, comme un moine sorti de sa Trappe découvrirait les boulevards et la place de l’Opéra. Excusez-moi, si je ne partage point vos réprobations. Moi, la Bourse m’amuse, elle m’excite. Si j’avais quatre sous à risquer, si je n’étais pas un pauvre officier ministériel croupissant rue de la Barillerie, jouer me dirait quelque chose. Il ne me déplairait guère d’être un de ces remisiers qui vous dégoûtent, qui, aux fins de séances, s’envoient des taloches, se culbutent de leurs bancs, s’arrachent leurs chapeaux. En un quart d’heure, sans bouger de leur place, ils ont gagné des mille et des cents. Le soir, toutes les filles sont pour eux. Et, le lendemain, quand ils ont gueulé, ils recommencent à boire. Et ils rigolent jusqu’à ce qu’ils claquent. La vraie vie ! Vous ne comprenez pas, vous, ce qu’il y a dans ces mots : avoir de la fortune. Ayez de la fortune, le monde est sous vos pieds. Ce n’est pas rien. Vous ne méritiez point d’en avoir puisque vous la déprisez. N’allez pas me raconter que, la fortune, c’est du néant. Étiez-vous le même homme au temps de vos aises qu’aujourd’hui ? Vous me rappelez le renard de la fable :