Hélène disposa contre sa tête des coussins ; il abaissait les paupières, puis les relevait lourdement. Peu à peu, il s’assoupit, épuisé par la crispation de sa tristesse sur l’idée de ses impuissances.
Un homme poussa la porte du magasin et s’avança en sautillant, une béquille sous l’aisselle. Il était sans chapeau ; une crasse invétérée couronnait les bosses chauves de son crâne ; un de ses yeux louchait, et, torve, démentait l’autre qui se flattait d’être bénévole et doucereux ; au-dessus des sourcils, la saillie des arcades gonflait comme deux bourses ; une moustache pâle adombrait ses lèvres épaisses, toujours humides ; ses mains grasses, avec leurs grands ongles noirs, sortaient à peine des manches trop longues d’une veste grise élimée où des taches d’encre s’échelonnaient. La contention habituelle aux scribes s’était incrustée dans tous les plis de son marmiteux visage ; mais, celle, plus profonde, d’une avarice implacable avait resserré jusqu’aux ailes de son nez finaud et charnu.
— Bonjour, mon voisin, dit-il à Bernard, presque bas, comme ayant peur d’être entendu à distance.
Me Lendormy, l’huissier d’en face, venait régulièrement s’asseoir dans la librairie et lire gratis les feuilles publiques ; car Hélène avait fini par l’emporter et les Dieuzède vendaient quelques journaux. De son étude, lui, son clerc ou sa femme avait dû apercevoir, chez eux, la scène étrange entre Bernard et Jules ; il arrivait, curieux d’en obtenir l’explication. A l’aspect de Jules étendu sur le canapé et de sa physionomie rigide, marmoréenne, il observa d’un ton encore plus bas :
— Ce blessé ferait un beau modèle pour un monument aux morts. On vous paierait cher la pose.
Bernard ayant marqué par son silence et sa mine que cette réflexion le heurtait, l’huissier éleva quelque peu sa voix papelarde et confidentielle :
— C’est le planteur de Singapour ?… Vous savez, mon voisin, le caoutchouc remontera, mais pas tout de suite, quand cette garce de guerre aura cessé. Ça se pourrait que le change anglais domine le nôtre ; cent mille francs à Singapour en vaudront peut-être deux cent mille de notre failli papier…
Il s’installa près du bureau où Bernard écrivait une lettre urgente, une lettre à un fournisseur de livres qui tirait une traite sur lui ; et, prenant un journal, Me Lendormy étudia la cote financière comme un moine apprend par cœur son coutumier.
La présence de cet homme aurait dû répugner à Bernard autant que le voisinage d’une araignée ou d’un scorpion. Toutes ses manières suaient la fourberie ; et il passait pour être horriblement rapace. On racontait dans le quartier qu’avant la guerre, chargé d’encaissements par une banque parisienne, l’huissier achetait des créances douteuses, s’adjugeait des commissions exorbitantes pour différer les protêts aux clients embarrassés. Depuis le moratorium, il avait modifié sa méthode d’usure : il prêtait aux petits rentiers qui ne touchaient plus leurs coupons. Certains lui confiaient à vendre secrètement des argenteries, des meubles. Il était mal vu de ses confrères qui se montraient gens honorables, ayant de la tenue. Les brocanteurs de la ville et les trafiquants étrangers l’estimaient comme le plus malin des compères. Ses relations occultes avec des courtiers de la Bourse lui permettaient de spéculer à bon escient.
Fils d’un paysan sarthois, Lendormy avait fait des études au petit séminaire ; il en fut chassé parce qu’on retrouva sous son traversin la montre disparue d’un autre élève. Il avait conservé de sa formation un certain affinement et chamarrait volontiers son langage de réminiscences classiques ; il citait du Virgile aux infortunés dont il extorquait les derniers sous.