— Combien de fois avez-vous répété à l’oreille d’une nouvelle amie un : « Je vous aime », et persuadé le même mensonge en croyant dire vrai ?

La figure de Woronslas manifestait un sérieux, une contention que la lecture de Grieg ne suffisait pas à justifier.

— Est-ce à moi qu’il songe ? Mais que m’importe ! Je ne veux pas, je ne dois pas songer à lui.

Elle savait les risques et les désastres impliqués dans une folle aventure ; elle en éloignait presque violemment l’idée. Néanmoins, quelque chose, au fond d’elle, s’attristait d’y renoncer.

Sur le vertige de ses impressions la nostalgique sonate roulait comme un brouillard de pluie au-dessus d’un torrent. Les saccades des rythmes, les impétuosités morbides et les mièvres langueurs de la mélodie lui réitéraient : « Laisse-toi vivre ; ton infini est dans l’éphémère ; le bonheur, c’est de sentir effrénément. Saisis-le, s’il vient ; sinon, il ne repassera plus. »

Hélène devinait à la furie crispée ou aux mollesses trop caressantes du jeu de Mme Macreuse que celle-ci, par la musique, menait une offensive de désespoir, s’acharnant à reprendre des positions perdues. Si Woronslas avait donné quelque chose de lui-même à cette créature oppressive et rouée, tout portait à croire qu’il se libérait d’elle. Pour qui, maintenant, il la délaissait, Hélène le voyait trop. Tentée d’en triompher, elle rabrouait néanmoins cet orgueil par un autre orgueil, celui de son honneur intact.

— Qu’il me préfère à telle ou telle, je n’en ai souci. Il comprendra que je ne veux pas être sa fantaisie romantique.

Mais, lorsque Mme Laboré, dont la voix était captivante, chanta l’Invitation au voyage, de Duparc, cet appel à l’impossible évasion suffoqua Hélène d’un sanglot. L’essaim des félicités inconnues tourbillonnait autour de sa tête et multipliait au plus profond de ses fibres comme la piqûre d’aiguillons voraces.

Le docteur Lechaptois s’était mis auprès d’elle ; il la pria de se faire encore entendre sur la harpe ; Mme Surin et Mme Laboré insistèrent. Elle joua, mais sans enthousiasme, comme se méfiant d’elle-même, d’anciens airs irlandais d’une fruste mélancolie et une romance de Haydn qu’on trouva charmante dans sa simplesse.

— Quelles sont les paroles de cette romance ? voulut s’enquérir Glenka, cherchant à renouer un entretien qui ne fût pas insignifiant.