— Oui, je l’ai trop aimée. Il ne faut rien trop aimer, sauf Dieu qu’on ne peut perdre…

Brouland approuva d’un signe de tête et appuya sur les pupilles myopes de Bernard le tranchant de son œil bleuâtre. Peut-être croyait-il démêler dans la phrase du mari d’Hélène une obscure et anxieuse révélation. Des paroles qu’il n’osait émettre brûlaient les lèvres du confident de Glenka. Bernard, si peu attentif à l’extérieur des gens, discerna en son attitude, sur son visage doctoral, une contention très différente de sa coutumière gravité. Lorsque Brouland, le lourd Luyken sous l’aisselle, se retira, pourquoi sa poignée de main fut-elle plus intime que les jours d’auparavant ?

Bernard cherchait la clef de ces bizarreries ; mais Paulette, redescendue en courant au magasin, s’approcha de lui sur la pointe des pieds, chuchota :

— Sais-tu ? Grand’mère a dit : « Si j’avais compris que vous étiez campés comme des bohémiens, je ne serais point venue chez vous. » Maman a répondu : « Ce n’est pas moi qui ai choisi le campement, c’est Bernard. » — « Peut-il choisir quelque chose ? a dit grand’mère. Il ne voit rien… »

Bernard, à genoux devant sa caisse de livres, se releva, et, d’un geste mécontent, lui interdit de poursuivre :

— Paulette, je t’ai prévenue déjà. J’ai horreur des rapportages. Rapporter, c’est le métier des espions. Tu sais ce qu’on leur fait, aux espions ?

— On les fusille. C’est bien. Dorénavant, je garderai tout pour moi…

Et Paulette s’en retourna, se dandinant, les mains dans les poches de son tablier rose, avec une moue non contrite, mais vexée.

Si elle ne visait qu’à peiner son père, elle avait touché son but. Le mot de Mme Restout : Il ne voit rien, fit sursauter Bernard, de même que la piqûre d’un taon secouerait un bon cheval assoupi.

— Je ne vois rien ! Hélas ! Je vois trop qu’on ne m’aime pas, moi qui aime tant à aimer ! Et le reste a peu d’importance…