Rêvé de Pauline. Nous marchions ensemble par la campagne. Elle voulait se jeter dans un puits à ru, je l’ai arrêtée… Et ce rêve était vrai. J’en ai fait un autre cette nuit ; le sera-t-il ? Je me voyais mort et j’assistais à mon enterrement ; je compatissais aux tristesses de ceux qui me pleuraient, et j’observais curieusement les autres…

— Ah ! s’exclama Pauline, je comprends pourquoi il n’a pas voulu me le communiquer.

— C’est singulier, reprit M. Rude en feuilletant avec lenteur, à quel point le pressentiment de la mort s’imposait à sa lucidité :

Pour moi, le jour du Seigneur ne viendra pas comme un voleur dans la nuit.

S’il me fallait mourir, je n’irais pas au grand passage à la façon de Camille Desmoulins qui se colleta dans le tombereau avec l’exécuteur.

Vivre comme si le Juge était déjà sur les nuées…

M. Rude se tut, continuant à tourner ces pages où il atteignait la vie profonde de son fils ; Pauline, assise en face de lui, le fixait sans parler ; elle réentendait les phrases qu’il avait lues se moduler dans l’air, avec la voix persuasive de Julien. Edmée, le menton appuyé sur sa main, s’hébétait par la tension prolongée de sa douleur. Les volets de l’atelier étaient entreclos ; les portraits semblaient en deuil au-dessus du piano et de la caisse du violoncelle, droite comme un homme, la caisse que Julien n’ouvrirait plus…

« Tout de même, médita M. Rude, s’approchant de l’une des fenêtres, s’il avait le spectacle de notre affliction, qu’il la trouverait grossière ! S’il pouvait revenir des pays clairs où il habite, il nous crierait tout frémissant, essoufflé de bonheur : Hosanna ! Quand son âme tremblante s’est vue précipitée dans la fournaise du soleil de Dieu, quel éblouissement ! De quel accent il a dû dire : Oui, Seigneur, c’est bien vous que je voulais !

« Lui dont les sens palpaient et devinaient par des vibrations subtiles, il n’est plus maintenant qu’un feu libre, élancé vers la splendeur du Père… S’il souffre pour expier, c’est dans l’extase ; il sait qu’il ne péchera plus, que les tabernacles des saints le rassasieront perpétuellement. Lui qui avait faim et soif de la Parole, il écoute le Verbe qui ne se tait point.

« Pourquoi la charité dont il brûle ne descend-t-elle pas en nous ? Nous ne devrions pas plus tenir à ce monde qu’un chemineau à la poussière des routes secouée derrière lui. Mais nous avons beau savoir que les cieux vieilliront comme un vêtement ; lorsque Dieu a touché notre chair misérable, nous avons peine à bénir sa main…