— Si au moins, insinua l’abbé, ému par la douceur de ce vieil épisode et surpris de la bonne grâce que son frère mettait à l’évoquer, si au moins nous avions toujours porté notre berthe ensemble, notre pauvreté serait plus joyeuse… Tu supposes que rien ne comblera jamais tes désirs, et, cependant, tu ne peux pas vivre sans désirer. Comment t’évader de cette contradiction ?
— M’en évader ? Je n’y songe point ; c’est inutile ; je la constate et je m’y résigne. De la cellule noire où je végète je me fais, à ma mesure, un paradis.
— Médiocre paradis que le non-espoir, tu m’avoueras. J’ai dans ma paroisse une femme aveugle, sujette à une idée fixe. Je l’aperçois, quand je passe, assise sur son lit, les bras nus ; elle croit ses bras liés par un écheveau inextricable de fils qui s’entre-croisent ; et, du matin au soir, une de ses mains se promène autour de son bras, débrouillant avec une patience inouïe les fils imaginaires, mais sans fin, les retrouvant aussi emmêlés. Le désir de l’intelligence n’agit-il point dans le vide, à la manière de cette femme, toutes les fois qu’il ne veut pas tendre vers un terme infini comme lui ? Et, si tu as conscience d’un tel néant, peux-tu appeler cet état un paradis ?
— Appelle-le si tu veux un enfer, gouailla Victorien, se redressant dans son fauteuil et impatienté par l’objection. L’enfer a du bon après tout. L’appétit du bonheur avec le désespoir d’y atteindre vaut mieux que la quiétude des brutes.
L’abbé, à son tour, s’anima, et l’ardeur affectueuse de son regard se fit pressante, dominatrice :
— Mon cher, comme tu es bien toujours le même, paradoxal et jamais à bout d’ironies ! Tu ne veux t’appuyer que sur ta force, sur l’orgueil de ta pensée, et, quoi que tu en dises, tu souffres. En ce moment, je te parle à plein cœur. Si tu savais quelle joie tu me donnes, à moi qui t’aime, en me rendant un peu de ton affection ! L’autre soir, devant l’agonie de Julien, tu t’es si noblement conduit ! Dans tout ce qui s’est passé là, comment ne reconnais-tu pas une prédestination tangible ? Peux-tu admettre qu’un sot hasard ait mis sur le chemin de Pauline et sur le tien cette âme juvénile, si haute et si brûlante ? Non, ce n’est pas en vain que vous avez assisté à sa dernière heure. Mais, si ta fille devient chrétienne, c’est à toi, à ton assentiment généreux qu’elle devra de pouvoir l’être. Or, je sais qu’elle a une volonté nette de suivre son intention. Hier, elle m’a écrit, et je veux te montrer sa lettre, parce qu’avant de la conseiller, j’ai besoin de savoir si tu l’autorises d’une manière formelle à se faire instruire et à recevoir le baptême.
— C’est inutile, opposa M. Ardel, tout d’un coup sec et amer, en même temps qu’il repoussait la lettre. Quels bourreaux vous êtes ! N’est-ce pas assez d’avoir juré une fois ? Laissez-moi, comme disait Job, avaler ma salive ; et ne m’en reparlez plus…
Pauline eut peur que l’abbé, en prenant le taureau par les cornes, ne se fît rembarrer durement. Elle n’avait pas soufflé mot à son père, la veille, de la lettre qu’elle écrivait, certaine qu’il ne retirerait point la parole donnée au mort, et se gardant de toute allusion à une promesse où il voyait une défaite, un crève-cœur. Mais l’abbé, sûr maintenant de son frère, versa dans la plaie qu’il avait touchée l’onction chaude de sa tendresse :
— Ne regrette donc pas ton serment. Son bonheur en sortira, et, sois-en convaincu, le tien…
Comme la bouche du professeur ébauchait une moue négative :