— C’est lui dont tu as le portrait là ? interrompit l’abbé, désignant une estampe que Victorien avait posée sur un fauteuil.

— Je n’en ai pas un, j’en ai trois, rectifia le professeur, qui prit en main deux autres estampes cachées sous la première.

Le plus saisissant des trois portraits ressuscitait M. de Gondrin en son âge mûr, portant les cheveux, non plus frisés autour de sa calotte, comme au temps de sa jeunesse, mais taillés à grosses mèches sur son front et ses oreilles ; un peu de moustache atténuait le pli altier et voluptueux de sa lèvre ; il avait l’air mi-prélat, mi-cavalier ; son nez incurvé, bossué, pointu du bout, ses prunelles embusquées en coulisse sous des sourcils prompts à la colère, ses joues tailladées d’une forte ride, la fossette de son menton carré, composaient un visage singulier, romantique d’aristocrate violent dans ses passions et déçu par toutes, sauf une seule, celle de commander.

— En somme, questionna l’abbé, quel but t’anime à l’étude de ce personnage ?

Victorien ne lui avait pas encore offert de s’asseoir ; il y pensa tout d’un coup, et s’assit lui-même, croisa la jambe droite sur la cuisse gauche, après avoir allumé une cigarette.

— Quel but ? Aucun. C’est de l’inédit, jusqu’à présent, du moins, et cela m’amuse. Je me plais à vivre en compagnie d’un homme de race qui osa maintenir ses coudées franches même en un temps où tout se ruait vers la servitude, d’un homme né pour faire ployer les autres devant lui. Tu m’objecteras qu’un historien ne doit pas chercher les sujets sympathiques, que la biographie d’un archevêque est chose mince dans l’immensité des faits collectifs. C’est vrai ; mais savoir ne suffit pas, il faut comprendre, et comprend-on, si on ne s’attache ?

A cette dernière réflexion, l’abbé sourit et approuva d’un signe de tête :

— Je vais plus loin que toi, appuya-t-il, à l’encontre du scientisme ; comprendre ne suffit pas, l’objet de la science est d’aimer. Dans l’ordre théologique, il serait absurde de dire : « Croyez n’importe quoi, mais croyez. » Et pourtant la foi n’est pas simplement affaire de dialectique ou d’exégèse ; elle part d’un acte d’amour et elle y aboutit.

Pauline, à travers la porte du cabinet, percevait tout leur dialogue ; ce que son oncle venait d’émettre confirmait sa pauvre expérience religieuse ; elle en fut ravie.

— Oui, décidément, reprenait Victorien, savoir pour savoir n’est qu’un leurre. Chaque fait certain que j’ajoute à la somme de mes connaissances, c’est un caillou de plus jeté dans cet océan de désirs qui pèse sur le fond de mon être. Si j’avais, comme Faust, les pouvoirs d’un magicien, j’enverrais les Esprits me chercher, dans des hypogées, des papyrus où je déchiffrerais l’histoire de rois oubliés et de dieux dont nul ne sait plus le nom. Mais, quand je saurais tout ce que les autres ignorent, me sentirais-je plus assouvi ? Je suis constitué pour désirer, non pour posséder. Et toi, tu es, au fond, bâti comme moi. Nous ne mourrons riches ni l’un ni l’autre. Te souviens-tu ? A Varambon, dans cette campagne de Bresse où on nous menait passer nos vacances, nous étions allés, un matin, chercher du lait à la ferme ; nous rapportions une berthe pleine ; nous la tenions chacun par une anse, et, tout en courant, nous la faisions danser, si bien qu’arrivés au logis, quand notre mère ouvrit la berthe, elle n’y trouva plus une goutte de lait.