Pauline, lorsqu’elle rentra, transcrivit de mémoire les notes de Julien qu’elle avait retenues. Elle en souligna quelques-unes, tandis qu’elle y réfléchissait, et s’appesantit sur ce mot presque terrible dans sa violence mystique d’amour : « Mériter l’âme de Pauline, souffrir pour elle. »
« Entre sa maladie, sa mort et mon salut, il y aurait une relation ! Sa volonté de souffrir pour moi nous lie à jamais plus sûrement que ces anneaux de fer entre les deux cercueils des époux dont il parlait… Quoi donc ! Ce serait en réparation de mon incroyance qu’il a offert sa vie ! Et sa mère n’est pas injuste, quand elle m’en veut. Mais ce bon Rude, le grand cœur ! lui qui, malgré tout, m’a embrassée ! »
Ces réflexions où elle s’abîmait l’eussent rejetée dans le désespoir si elle n’avait rebondi vers une certitude exaltante :
« Son désir de souffrance a été entendu ; c’est que la Communion des Saints n’est pas un rêve ; la Passion de Jésus, comme il le disait, s’achève en ses membres ; la vertu du Sang se dilate, même sur une indigne telle que moi… Votre Sang, ô Dieu-Homme, vous l’avez donné même pour le larron ; laissez-en tomber une goutte jusqu’à mes lèvres ; je veux croire en vous, je veux vous aimer ; mais si vous ne m’aidez, je ne puis rien. »
Elle résolut de se procurer, sans plus attendre, un catéchisme, de s’instruire dans la doctrine de l’Église. Seulement, elle prévoyait des obscurités, des doutes ; qui la guiderait ? Elle écrivit à son oncle en le priant de lui indiquer un prêtre qu’elle pût consulter. Elle agissait déjà comme si elle fût croyante ; la foi n’avait pourtant investi que son cœur ; son entendement, dressé à la critique, se réservait une prétention tacite de liberté. Il ne devait pas être éclairé par un coup de foudre, mais peu à peu, à mesure que ses ignorances se dissiperaient, que ses points opaques et durs seraient comme vitrifiés au feu d’une charité plus fervente.
L’abbé Jacques, dès qu’il reçut sa lettre, au lieu de lui répondre, vint voir Victorien ; il l’eût fait d’ailleurs, même si elle n’eût pas écrit. L’attitude de son frère, pendant l’agonie de Julien, l’avertissait qu’une réconciliation devenait possible, et il tenait à ne point la retarder.
Victorien, cet après-midi-là, travaillait au salon où il trouvait plus de fraîcheur qu’en haut, et Pauline, dans un cabinet attenant qui donnait sur le jardin, brodait pour Mme Rude son ouvrage qu’elle voulait avoir fini vers le 15 août. Lorsque Armance introduisit l’abbé, M. Ardel, quittant sa table chargée de papiers, vint à lui comme s’ils s’étaient vus la veille :
— Tu me trouves dans le milieu le plus ecclésiastique du monde. Je débrouille la querelle entre M. de Gondrin et son chapitre. Imagine-toi que, pour suffire à son luxe, notre archevêque avait fait couper les grands bois de la mense. Les chanoines y mirent opposition, et le Parlement le condamna à une amende de cent vingt mille livres. Ce cadet de Gascogne était un puissant ribaud ! Pendant la Fronde, il se déclara carrément contre le Roi. Des troupes royales étaient venues se poster à Saint-Martin-du-Tertre ; il assembla la milice, monta à cheval, et délogea ce détachement. L’année suivante, en 1653, il mettait en déroute, à Saint-Julien-du-Saut, une autre bande royale. La même année, il excommunia en grande pompe les Jésuites. Ce dut être admirable, quand il jeta son cierge à terre et que tout son clergé répéta son geste. Il voulait faire appréhender le recteur des Jésuites à Sens et le fourrer dans un de ces délectables cachots que tu connais, sous le Palais Synodal.
Il recevait de l’argent des jansénistes, il affectait leur sévérité en matière de mœurs et souffleta sa nièce, Mme de Montespan, la menaça de l’excommunier, elle et le Roi, s’ils venaient dans son diocèse, à Fontainebleau ; et ils n’osèrent plus y reparaître. Mais ses mœurs à lui étaient fantaisistes. Le P. Rapin en conte de belles sur ses galanteries : les soirs où Mme de Longueville soupait à sa table, les bougies des lustres exhalaient, en brûlant, des parfums rares ; chaque dame trouvait sous son couvert des gants musqués. Il eut même un procès avec un parfumeur, dont le mémoire lui parut insolent.
Je dois dire, pour être juste, qu’il finit très austèrement : il couchait sur une natte, faisait trois heures de méditation par jour, et laissa dans un coffret, qu’on ouvrit après sa mort, un cilice de crin, plus une corde à nœuds…