Pauline l’entendit marcher au-dessus, et descendre sans hâte l’escalier. Son cœur battit vivement ; mais, dès qu’elle le vit paraître, elle se rassura.

La personne de l’abbé Charmoy respirait une aménité paisible et presque indolente, propre à mettre en repos l’âme inquiète de Pauline. Moyen de stature, chauve, le profil maigre, le menton en lame de rasoir, avec une bouche largement fendue, spirituelle, il révélait dans sa démarche, dans le rythme balancé de sa soutane, une pondération native accrue de dignité sacerdotale ; au travers de son sérieux rayonnait une constance de bonne humeur et de sagesse.

Il n’avait pas vu Edmée depuis son deuil ; la conversation s’étendit sur la mort admirable de Julien.

— Je l’ai trop peu souvent rencontré, dit-il ; mais il était de ceux, bien rares, avec qui un regard échangé suffit pour que le contact ne cesse plus.

Son œil myope, mais clairvoyant, s’adressait à Pauline, tandis qu’il proférait ces mots ; il lui laissa délicatement pénétrer qu’il comprenait son chagrin. Il attendait qu’elle-même exposât ce qu’elle venait chercher auprès de lui. Elle saisit un instant de silence et, très simplement, expliqua les dispositions qui l’amenaient :

— Je ne suis pas tout à fait une catéchumène, monsieur l’abbé ; j’ai vécu jusqu’à dix-huit ans et plus dans l’ignorance et la négation du surnaturel ; chaque fois que j’essaye de m’élever à Dieu, je retombe comme un oiseau en cage qui se heurte à des barreaux. Quand j’étudie mon catéchisme, des contradictions incessantes me gênent, je perds le fil de ma croyance. Je ne vois pas comment accorder la prédestination et le libre arbitre, l’indignité des pécheurs et l’incarnation du Verbe. Il y a pourtant des certitudes que je sens fortes en moi : je ne pourrais plus douter de la résurrection du Christ. Toutes les hypothèses qu’on peut essayer pour n’y pas croire sont absurdes, impossibles. Mais il reste tant de points où j’aurais besoin d’être éclairée ! Je vous apporte mon peu d’espérance et de la bonne volonté.

L’abbé Charmoy répondit, le sourire aux lèvres, que c’était là l’essentiel, « la bonne volonté », une volonté humble, cherchant Dieu par la soumission, sans impatience ni découragement. Il lui conseilla d’affermir avec méthode dans son esprit les vérités cardinales ; « lorsqu’on bâtit un pont, on pose les culées avant les arches. » Plus elle méditerait, plus elle prierait, et mieux elle comprendrait ce qu’on peut, ici-bas, comprendre.

— Une foi profonde, dit-il, est une expérience imparfaite de la béatitude. De même que les saints vont à l’infini s’enfonçant dans la contemplation glorieuse des mystères, nous aussi, à mesure que nous méritons et que nous aimons davantage, nous nous accroissons en connaissance et en joie. Un cœur pur pénètre la terre et le ciel.

Il l’engagea, puisqu’elle savait un peu de latin, à lire dans la langue de l’Église, les Psaumes, les Évangiles, et le Rituale romanum où de merveilleuses prières lui éclairciraient le sens surnaturel de la vie présente. Il l’exhorta plus encore à visiter les pauvres.

— Dès maintenant, faites comme si vous aviez la foi totale et la charité ; et le grain de sénevé qui est en vous deviendra un arbre robuste.