Pauline convint avec lui qu’elle reviendrait, le samedi de chaque semaine, l’entretenir de ses lectures, de ses réflexions, de ses doutes, si elle en avait. Elle le quitta, emplie d’assurance, confiante, ainsi qu’un pèlerin, échappé à des sables mouvants, qui chemine, tenant son bâton de voyage, sur une chaussée ferme.

Un des conseils de l’abbé Charmoy la préoccupait entre tous : celui d’aller voir les pauvres. Les Évangiles avaient déjà bouleversé, à l’endroit des mendiants, ses notions sociales ; la parabole de Lazare et du riche, qui d’abord la scandalisa, lui semblait maintenant contenir « la Loi et les prophètes ».

— Si je n’aime la pauvreté, je suis indigne du royaume de Dieu. Mais rien n’est plus difficile ; lorsque j’ai besoin d’un chapeau neuf, continuerai-je à porter mon vieux rossignol, pour donner l’argent de cette emplette à des gens qui sont sans pain ?

— Vous n’avez, répliqua Edmée, qu’à faire, comme moi, tous vos chapeaux.

Elle lui proposa de se rendre, dans l’île d’Yonne, chez des pauvres superlativement pauvres ; car l’homme était infirme, sa mère, impotente, sa femme, qui d’ordinaire, seule travaillait, tenue au lit par une bronchite ; et ils avaient sur les bras deux marmots dont l’un tétait encore le biberon.

Pauline accepta sur l’heure, s’élançant à la précieuse aubaine d’un acte méritoire pour elle, tant il contredisait le pli de son éducation.

La masure qu’habitaient les Rouleau se cachait au fond d’une impasse proche de la rivière ; son toit, verdi par les mousses, et si bas qu’on aurait pu y monter sans échelle ne recevait qu’au soir un avare soleil. Edmée frappa ; la voix cassée d’une vieille femme répondit : « Entrez. » C’était la mère qui, devant le poêle, pelait des porreaux pour la soupe. Elle se leva en boitant, se traîna vers les visiteuses. Un mouchoir couvrait sa tête grise ; ses yeux paraissaient avoir toujours pleuré ; son nez sec, ses joues décharnées, piquées de taches terreuses, les rides flasques de son cou racontaient cinquante ans de labeur et des jours sans nombre de famine. Edmée lui prit la main et demanda comment ils allaient.

— Tout à la douce. Ma bru a ramassé un chaud et froid…

L’odeur nauséabonde de la chambre affectait Pauline ; mais elle regarda, au fond, sur le lit, la jeune femme étendue, une figure étique, recroquevillée, grimaçante, avec les pommettes rouges, les pupilles allumées par la fièvre, et des doigts cireux qui s’allongeaient sur le drap sale.

— Elle n’a que la peau et les os, soupira sa belle-mère. C’est une vraie squelette. On en représente des squelettes qui ne sont pas pires qu’elle.