— Vous êtes, mademoiselle, plus leste que les chèvres, dit à Pauline M. Rude qui survint avec son fils et M. Ardel.

— J’ai eu des aïeux montagnards, répliqua-t-elle en manière de badinage, je suis faite pour les cimes !

Julien, au son de ces derniers mots, la fixa, se tut une seconde, et reprit la conversation qu’il avait entamée sur le livre de M. Ardel. L’auteur jouissait de s’entendre commenter par ce jeune homme avec une ferveur ingénue.

— Vous allez me trouver sentimental, poursuivit Julien ; mais un des traits que j’admire en Saint-Simon, c’est d’avoir ordonné, dans son testament, qu’on liât après sa mort son cercueil à celui de sa « chère épouse » par des anneaux et des crochets de fer, afin que leurs corps fussent unis jusqu’à la Résurrection. Pour ma part, si je me marie jamais, je ne voudrais qu’un amour de cette trempe, long et fort comme l’éternité…

Pauline n’entendit pas sans étonnement un langage si nouveau pour elle ; mais elle s’étonna peu de voir, à mesure que Julien s’animait, le professeur plisser sa bouche d’une moue d’ironie sceptique.

— Voyez, dit tout à coup M. Rude, le joli rayon, derrière nous, là-bas !

En effet, à la chute du jour, tandis que les coteaux de l’Est et la plaine succombaient sous un brouillard de plus en plus dense où des cheminées d’usines brandissaient leurs fumées sombres, les nuées du couchant se fendirent, le soleil apparut, tel qu’un prêtre en chape rutilante qui s’en va dans l’abside illuminée d’une basilique, et au-dessus de Saint-Martin un peu de ciel flotta, fugitif et doux. La coloration de l’air froid communiquait aux visages une sorte de pureté diaphane. Julien, pour Pauline, en fut transfiguré.

— Voici l’heure, dit-il, que nous aimons en hiver, celle où s’allument les lampes des boutiques, et les réverbères, un à un, dans la brume, le long des quais…

— Et l’heure, acheva Edmée, où des étincelles pétillent sur les fourneaux des marchands de marrons.

Tous rirent de cette saillie et ils reprirent ensemble le chemin de la ville. Les deux jeunes filles descendaient en avant ; Julien suivait, et Marthe, lasse de la course un peu longue pour des jambes de cinq ans, se pendait à sa main. Plus haut, dans l’étroit sentier, sonnait le pas martelé des deux professeurs ; la grosse voix de M. Rude roulait comme un grondement. Il expliquait à son collègue qu’après avoir surveillé cinq ou six heures par jour les barbouillages de ses élèves, il reprenait, chaque soir, dans la belle saison du moins, avec une joie d’enfant, son labeur de peintre :