— Oui, gentille, même trop, repartit Edmée tandis qu’elle caressait les cheveux déliés et blonds de Marthe. Elle a de ces idées parfois qui nous font peur. Hier soir, elle regardait, derrière la vitre, les étoiles : On ne peut pas les attraper avec des échelles ? nous a-t-elle demandé. Le bon Jésus saura bien me mener là-haut. Est-ce qu’il m’y mènera bientôt ? Tu viendras m’y trouver, Edmée, et Julien aussi. J’aurai des ailes, n’est-ce pas, maman ?
Une surprise altéra le sourire de Pauline ; elle ne pouvait comprendre cette curiosité du Paradis ; aux premières paroles d’Edmée, l’obstacle chrétien se posait entre elles. Edmée ne savait pas encore Pauline irréligieuse ; mais elle devina qu’une chose inconnue les séparait ; et, sans s’attarder sur des intimités vaines pour une étrangère, elle lui parla du paysage qu’elles surplombaient, « bien vilain sous son capuchon gris ».
— C’est au printemps qu’il faudra le voir et à l’automne. D’ici, vers la mi-octobre, la plaine est délicieuse. Je ne sais si vous êtes comme moi ; j’aime tant l’automne, l’odeur des feuilles tombées, les peupliers légers, tout en feu comme des tabernacles !
— Moi, répondit Pauline, toute saison me va ; mais j’adore l’été. Quand le soleil chante, que les oiseaux chantent, je me sens plus de cœur à chanter.
— Vous devez être musicienne…
— J’ai de la voix, répondit simplement Pauline, dédaignant de se faire valoir ; et vous ?
Edmée lui déclara qu’elle se passerait de pain plus volontiers que de son piano ; son père jouait du violon, son frère, du violoncelle ; chaque dimanche, après leur promenade, et le soir, de temps à autre, ils exécutaient des trios.
Cette découverte d’une affinité précieuse charma Pauline davantage qu’Edmée, parce que sa solitude lui rendait une amie plus désirable. Tout en causant, elles se dirigeaient vers une butte d’où, jadis, suivant la tradition, les sentinelles romaines observaient au loin la vallée.
— Si nous grimpions là-haut, insinua Marthe à sa sœur.
— Allons-y, fit Pauline. Elle entraîna Marthe par une main, Edmée s’empara de l’autre, et toutes trois prirent leur élan jusqu’au faîte du glacis ; puis, riant et courant, elles redescendirent.