— Ce que tu dis là, pauvre père, répliqua Pauline, tu ne le penses pas ; autrement, ce serait à croire que je ne suis rien pour toi. Et je me demande, continua-t-elle plus sérieuse, si je suis beaucoup pour toi ; ton talent, tes travaux, voilà ce qui compte dans ta vie ; mais ta fille…

— Tais-toi donc, fit-il en haussant les épaules, tu sais bien que tu es mon tout !

Deux larmes mouillèrent ses prunelles qu’exalta soudain une tendresse désespérée, et, attirant Pauline à lui, il l’embrassa.

Ils arrivaient au sommet du tertre et passaient contre l’église de Saint-Martin dont les fenêtres closes par des planches avouaient le délabrement, lorsqu’au tournant d’un chemin, à droite du cimetière, parut une famille de promeneurs. En tête montaient un jeune homme et une adolescente ; plus bas, s’avançait le père, homme d’un aspect majestueux qu’il devait non seulement à sa grande barbe presque blanche, aux larges bords de son feutre, à l’ampleur de son ulster, mais à son allure de bonhomie patriarcale. Une petite fille lui donnait la main. Dès qu’il aperçut M. Ardel, il hâta le pas dans l’intention manifeste de l’aborder.

M. Rude, professeur de dessin, était l’un des rares collègues de M. Ardel avec qui une liaison lui parût possible. Il en recevait l’impression d’une nature d’artiste, gaillarde et forte, que son métier de pédagogue ne parvenait pas à déprimer. De son côté, M. Rude estimait chez M. Ardel une séduisante intelligence des anciens peintres ; il l’avait entendu définir, mieux que lui-même ne l’aurait su faire, le Maître de Moulins. S’il le connaissait libre-penseur, il sentait pourtant qu’une formation croyante avait dû empreindre dans sa personne des touches indélébiles ; à des mots brusques de Victorien, il entrevoyait quelqu’un de fier, d’âpre, de douloureux, ayant comme lui l’horreur des bassesses. Aussi, en se rencontrant à l’improviste sur la colline, eurent-ils l’un et l’autre un mouvement de plaisir.

Les enfants de M. Rude conquirent tout de suite Pauline par leur simplicité d’accueil.

Julien Rude entrait dans sa vingtième année : haut et flexible, il laissait sa tête se pencher en avant ; une démarche un peu traînante, la négligence d’un col de veste dépassant celui du pardessus, son chapeau rabattu sur son nez aquilin lui donnaient un air indolent, bizarre. Mais quand il se trouva en présence de Pauline, elle fut saisie de ses manières et de son visage. Il ne lui rappelait pas un seul des étudiants qu’elle avait pu voir chez son père. Il mit dans son salut une aisance grave, réservée, et échangea avec la jeune fille un regard limpide dont elle se ressouvint plus tard, comme si, en cet instant-là, un autre « moi » eût pris possession d’elle-même.

La figure de Julien, longue, plutôt fine que robuste, était dominée par un front d’une ampleur éclatante. Une force de réflexion tranquille s’accumulait en ses yeux, des yeux d’un brun clair, devant qui tout semblait doux et fraternel. Sa moustache n’empêchait pas de voir au coin de sa lèvre une fossette pleine de grâce. Il avait le teint vermeil, la main effilée, les signes d’une élégance native qu’un fond sanguin de vigueur pondérait.

Pauline cependant tourna aussitôt son attention vers Edmée Rude ; ravie de délier sa langue avec elle, car, depuis sa venue à Sens, elle vivait sans aucune compagne. Edmée, rose et fluette, le menton enfoncé dans une étole de fourrure, présentait une vivacité de minois toute bourguignonne. Pauline se pencha pour baiser les joues de Marthe, la cadette ; celle-ci, avec un battement de cils, la dévisageait de son œil hardi, profond.

— La gentille petite sœur que vous avez, dit Pauline bonnement.