La souche des Ardel était lyonnaise depuis près d’un siècle. Le bisaïeul, Fabricio Ardello, natif de Turin, avait fondé, en 1812, sur la place Bellecour, une maison d’armurerie. Son fils aîné, Octave, le père de Victorien, tint boutique jusqu’aux dernières années du second Empire ; une sotte affaire où l’ensorcela un aigrefin, la construction, aux Brotteaux, d’un Alcazar fastueux, culbuta son patrimoine et sa maison. Des trois fils d’Octave, le premier, Adolphe, lieutenant de chasseurs alpins, avait péri, précipité dans un trou par une avalanche ; le troisième, Jacques, avait pris la soutane au grand séminaire de Saint-Just. Quant à Victorien, brillant écolier, il s’était décidé pour l’enseignement ; car il apercevait là une position prompte et la certitude de loisirs copieux.
Dans sa tâche un seul attrait l’excita, la part de vie pensante qu’il savait maintenir au-dessus des rabâchages quotidiens. Un livre sur le Duc de Saint-Simon lui avait acquis un renom d’originalité. Au rebours des historiens révolutionnaires, il y justifiait l’aristocrate en lutte avec les gens de robe. Le contact d’êtres asservis n’avait pu qu’irriter son besoin d’indépendance. Les hommes « francs du collier », rares dans l’histoire, avaient toute son estime autant que les autres son aversion. C’est pourquoi, à la vue de M. Lemerle, il s’était soulagé par quelques sarcasmes. Du haut de son orgueil sauvage il considérait ce collègue à peu près comme un épervier des Alpes regarde un canard de basse-cour.
Pauline et lui se dirigeaient vers les coteaux dont l’Yonne réfléchit, à l’ouest, les murs crayeux. Un sentier qui s’élève entre des buissons les attira ; ils allaient sans causer, Pauline étant faite aux habitudes silencieuses du professeur toujours absorbé dans ses élucubrations. Elle marchait plus vite que lui, et s’animait à gravir cette colline malingre pour la seule joie de monter, d’atteindre de l’étendue.
Mais, devant elle, sur la croupe du tertre, une église rustique terminait l’horizon ; la jeune fille avait l’air de s’y rendre en pèlerinage. Si sa vue s’abaissait, elle découvrait, dans les champs, près de la rivière, la chapelle et l’enclos d’une abbaye. Si elle se tournait du côté de Sens, la cathédrale commandait la plaine ; sa tour des cloches, accrue du campanile, semblait une formidable tour de guetteur ; les toits bruns et les arbres nus se brouillaient au-dessous d’elle dans des vapeurs pareilles à de la suie délayée ; la ville n’existait qu’autour du donjon massif et par lui. Pauline distingua cependant un autre clocher, Saint-Pierre-le-Rond, voisin de la rue qu’elle habitait.
« Que d’églises dans ce pays ! songea-t-elle. On le croirait peuplé de prêtres et de nonnes. »
Elle s’arrêta au bord du talus, attendant son père ; et elle suivait, sur l’eau plate de l’Yonne, une péniche qui remontait doucement, halée par des haridelles. Puis sa pensée se dissipa vers le nord, parmi la confusion des brumes ; et, sans savoir pourquoi, elle se mit à fredonner la chanson de Miarka : Nuages, nuages, que dites-vous ? La voix de M. Ardel l’interrompit :
— Le site est médiocre, opinait-il avec un hochement de tête dédaigneux. Ça ne vaut pas les environs de Roanne. Ces coteaux parallèles, ces terres pâles, ces peupliers rangés comme des soldats à la parade, c’est sans relief et sans énergie, du classique régulier et morne. Je te montrerai, au Louvre, des paysages de Van der Meulen, disposés pour y peindre les batailles de Louis XIV ; ils furent peut-être inspirés de celui-ci.
— Décidément, répondit Pauline d’un ton câlin qui atténuait ses paroles, tu ne seras jamais content, nulle part ; tu souhaitais la proximité de Paris, tu l’as, et, déjà, tu voudrais être ailleurs. Si je voyais les choses comme toi, il ne nous resterait qu’à nous pendre.
— Oh ! ma foi…
Le reproche inattendu de sa fille atteignait M. Ardel au vif de ses tristesses latentes. C’était trop vrai : l’inquiétude, avec le non-espoir, faisait son âme stérile ; et, devant tout spectacle, l’esprit critique en lui tuait la jouissance.