Il n’appuya pas sur sa remarque, trouvant superflu d’affirmer que le catholicisme, au dedans de lui-même, ne rendait plus aucun son.
— J’aime cette cour, dit Pauline, qu’un instinct juvénile poussait à contredire l’aridité de l’incroyance paternelle.
Elle indiquait, au bout des grilles pompeuses déployées à droite et à gauche, sur une porte voûtée, un pavillon en briques rehaussé de moulures délicates, avec des croisées étroites à meneaux, telles qu’on en voit aux châteaux français de la Renaissance ; et, derrière eux, la rose magnifique qui, même en l’absence du soleil, flamboyait.
La cour n’en concentrait pas moins une mélancolie de cimetière abandonné. Sous des thuyas et des sureaux moisissaient, dans l’herbe jaunie, des feuilles mortes. D’un côté, les ardoises de l’archevêché, ses fenêtres toujours closes depuis que les archevêques ont été chassés de leur demeure ; de l’autre, les tuiles vernissées du palais synodal, le flanc de la tour des cloches et le toit des nefs l’enfermaient sévèrement. Des corneilles, parmi les gargouilles, s’envolaient de leurs ailes pesantes ; elles se jetaient un cri aigre-doux, analogue à celui d’une girouette usée. De l’intérieur, les ronflements de l’orgue et la psalmodie des prêtres ne s’épandaient qu’atténués, lointains.
Pauline se plut quelques instants à les entendre ; cette musique sourde la captivait comme l’illusoire écho d’un monde fini. L’éducation rigide, hautaine, qu’elle avait reçue auprès d’un père despote et studieux la prédisposait à comprendre la solitude d’un lieu vénérable ; de ces édifices, où six siècles s’étaient continués, émanait une paix accueillante. C’était une influence dont M. Ardel non plus ne cherchait pas à se défendre, tant il croyait défuntes toutes ces choses, et il se taisait, induit à un attendrissement qu’il ne voulait point laisser voir. Mais, soudain, il secoua les épaules, frappa le pavé de ses pieds impatients.
— On gèle ici, dit-il ; marchons.
Ils descendirent d’un pas allègre le long et noir boyau de la grande rue ; et, arrivés au quai de l’Yonne, ils franchirent le vieux pont trapu que dominait une croix de fer.
Devant l’église Saint-Maurice, un passant coiffé d’un gibus, portant une rosette à la boutonnière de son pardessus, les honora d’un salut cérémonieux. M. Ardel reconnut un de ses collègues, M. Lemerle, lequel, depuis vingt-neuf ans, professait au lycée la rhétorique. M. Lemerle, outre son invariable gibus, se signalait par des lunettes bleues, une barbe grisâtre et courte, des façons de pasteur protestant ; sur sa figure probe, mais rogue, s’était durci un masque de sévérité qu’il semblait devoir conserver jusqu’à sa mort et au delà.
— Tu as vu cet homme, exposa M. Ardel à sa fille ; il est un des derniers survivants d’une race qui va s’éteindre en France, comme s’est éteinte celle des bons domestiques. C’est le professeur-né, le cuistre à lunettes ! Il ne peut concevoir une existence ayant d’autre but que d’expliquer du Bossuet et de corriger des versions. Il fait sa classe à la manière dont Dandin jugeait. Et quel fonctionnaire ! Il ne vous parle que d’inspections, de dossiers, d’avancement. A propos d’une copie où un élève avait risqué cette phrase : « Nous regardions avec indifférence défiler le cortège officiel » : — Monsieur, s’est écrié Lemerle en courroux, au passage d’un cortège officiel on ne doit jamais être indifférent !
Pauline, à ce trait, fit un éclat de rire. Son père n’appartenait certes pas à la race des Lemerle, et elle en était fière, bien qu’ayant pâti elle-même de son humeur intraitable. Envoyé fort jeune à Bordeaux, Victorien Ardel donnait toutes les promesses d’un sujet, selon la formule, « très distingué ». Mais, un jour que son Recteur visitait sa classe, sur une critique qui lui fut faite, il s’emporta, eut avec lui une altercation. Cinq jours après on l’expédiait à Roanne où il resta seize ans, oublié, disait-il, « comme au jeu de l’oie, dans le puits ». C’était à Roanne, parmi la laideur des fabriques, et en un foyer pauvre, qu’avait grandi Pauline. Des séjours à Lyon, chez son grand-oncle Jérôme, lui révélèrent, avec une existence plus large, la majesté d’une ville insigne et antique.