C’était à l’âge de quatre ans, quand il vivait avec sa mère déjà veuve et ses trois frères, à la campagne, près de Lyon, sur les hauteurs du mont Cindre, qu’au moment d’un orage un coup de foudre l’avait terrassé et avait brûlé ses yeux. Mais cette privation de la vue stimula ses facultés natives ; ses autres sens s’étaient emparés du monde extérieur avec une finesse suraiguë. A quinze ans, il parlait sept langues ; sa mémoire, comme sa dialectique, se faisait un jeu des connaissances les plus compliquées. Et il souffrait peu de n’y plus voir ; car il se conduisait seul au dehors, distinguait si son chemin était à droite ou à gauche, s’il longeait une place ou une rue. Il voyait par les oreilles et le toucher ; la canne dont il s’aidait lui communiquait sur les objets voisins des données précises. Ses doigts lisaient aussi aisément que l’eussent fait ses yeux ; et, quand il aimait un livre, sa mère patiente le copiait à son usage d’aveugle. Sa vie méditative s’accroissait de tout ce que ses regards pouvaient perdre ; il disait que sa « chambre obscure » ressemblait à certaines chapelles de la cathédrale Saint-Jean où les ténèbres, en plein midi, restent opaques, pour que l’on y puisse mieux faire oraison.
L’abbé Ardel, qui avait rencontré à Lyon Mme Authelin, lui inspira le désir de connaître les Rude ; c’est pourquoi, ce jeudi, elle devait leur conduire son fils.
Pauline et Edmée attendaient curieusement cette visite. Gabriel entra, suivant sa mère, une femme de noble mine, plus grande que lui, lente et mesurée dans sa démarche, par l’habitude qu’elle avait de se mettre au pas de l’aveugle. Il tâtait, du bout de sa canne, d’une façon discrète, le plancher. Il atteignit un fauteuil et s’assit sans embarras. On se fût à peine douté, en l’apercevant, qu’il n’y voyait rien. Il tenait ses paupières baissées, à la façon d’un somnambule ; mais son front bombé, poli comme un marbre, ne laissait point voir ce plissement douloureux, si habituel chez les aveugles. Ses cheveux étaient longs, bruns comme sa barbe ; il avait le nez de son oncle, un nez camus de vigneron ; mais sur toute sa face s’imprimait une sérénité pure et presque sacerdotale.
— Vous êtes peintre, monsieur, disait-il à M. Rude, et je sais que vous rendez à l’art chrétien son naïf réalisme d’autrefois. Connaissez-vous le Saint Pierre d’Alcantara de Zurbaran ? Si je vous en parle, c’est que mon pauvre ami Rovère me l’avait décrit : un vieillard décharné, puissant, dans un grand manteau de bure, qui tient une plume entre ses doigts et lève ses yeux vers une colombe volant au-dessus de sa tête. Par sainte Thérèse, — je la lis passionnément, — je le vois encore mieux que par le tableau. Il avait, nous apprend-elle, vécu quarante ans, sans dormir, tant de nuit que de jour, plus d’une heure et demie ; pour vaincre le sommeil, il se tenait perpétuellement à genoux ou debout ; il prenait son repos, assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur. Il demeurait à l’ordinaire trois jours de suite sans manger. Son corps était tellement exténué qu’il semblait n’être formé que de racines d’arbres. Quand il vit que son terme approchait, il récita le psaume : Lætatus sum, et, s’étant mis à genoux, il expira…
Pauline regardait celui qui, d’un ton calme, faisait ce portrait presque effrayant d’un ascète. Il lui révélait des splendeurs mystiques que Julien eût admirées, et, dès ses premières paroles, l’entraînait en des régions supérieures à celles où elle vivait.
La conversation vint sur la musique, grâce à laquelle Authelin composait des paysages intérieurs plus luxuriants que tous les spectacles de la mer et des monts. L’ineffable, pour ce philosophe, ne pouvait avoir de symbole plus vrai que certaines mélodies d’église ; et il exprimait son enchantement d’une messe grégorienne exécutée, le dimanche de Pâques, par les séminaristes, dans la cathédrale.
— Chantez-nous, Pauline, pria M. Rude, cet Alléluia que vous apprenez aux jeunes filles de Saint-Pierre.
La voix de Pauline, avec une netteté parfaite d’articulation, déroula les linéaments sonores, d’une grâce indéfinie et radieuse, tels que les contours fuyants de figures angéliques. Gabriel, extasié, la supplia de recommencer.
— Rien, comme ce chant, dit-il, ne m’a donné la présence d’un ciel lumineux.
Lorsque Mme Authelin et lui se retirèrent, Pauline se trouva sur son passage. Dans une pensée de compassion admirative, elle lui tendit la main ; il ne vit pas son geste, et elle sentit alors seulement qu’il était aveugle…