Quelques mois plus tard, les premiers jours d’octobre, par un dimanche tiède et limpide, Victorien et sa fille se promenaient dans les champs, proche le Moulin du Roy. Là, aux creux de berges touffues, la Vanne, d’un flot pressé, descend vers l’Yonne assoupie. Ils s’assirent, près d’un petit pont, devant l’eau noire et brillante où roulaient des feuilles mortes. Les grands peupliers, dont les tiges s’inclinent pour boire la fraîcheur du courant, y répétaient l’or des feuillages excité par le soleil qui passait entre leurs branches. En face d’eux, poudroyait une clairière, blondie, jonchée de la dépouille de vieux ormes ; d’autres arbres jeunes, ténus, semblaient se volatiliser dans le ciel tendre, et divisaient l’espace plus indécis d’une plaine encore verte, jusqu’à des collines rousses entrevues sous une brume.
— Quel charme léger, vaporeux a l’automne de ces régions ! fit Victorien, s’abandonnant à la douceur des nuances qu’inscrivaient ses yeux. C’est dommage que les gens y soient si médiocres.
— Ils ne l’ont pas toujours été, répondit Pauline. Rappelle-toi le Village de Raitif de la Bretonne : la ferme patriarcale, le père lisant, à ses quinze enfants, le soir, une page de la Bible. Et, il y a quarante ans, dans des villages de Bourgogne, pas très loin d’ici, M. Rude se souvient d’avoir vu la même coutume encore en honneur. J’ai confiance que ce pays renaîtra…
— Tu ne sais pas, interrompit Victorien, puisque tu parles de Rude, quelle proposition bizarre on lui a faite pour toi… Aurais-tu, en principe, une totale répugnance à l’idée d’un mariage avec Gabriel Authelin ?
Pauline tressaillit, étant à mille lieues d’une pareille supposition.
— Me marier ! Je n’y songe guère… Avec la mort de Julien, tout a été fini pour moi. Si j’acceptais un mariage, ce ne serait qu’un mariage de dévouement. Voilà pourquoi je ne refuse pas tout de suite, quand tu me parles de Gabriel Authelin. J’y réfléchirai…
— Je t’en ai dit un mot, reprit Victorien, parce que Gabriel est un homme d’une haute valeur ; tu retrouveras difficilement quelqu’un qui le vaille. Mais j’hésite à insister, parce que ce sera, pour toi et… pour moi, un sacrifice quotidien, la vie avec un aveugle. Il ne connaîtra jamais ton regard ni ta beauté.
— Oh ! dit-elle, ce n’est pas un obstacle invincible… A la Résurrection, il me verra ; et, moi aussi, je verrai le jour dans ses yeux. Alors, il n’y aura plus d’aveugles.
1909-1913.
ORLÉANS. — IMP. ORLÉANAISE, 68, RUE ROYALE