— Je le sais, répliqua M. Ardel, sourdement irrité. Mais ne t’en prends qu’à toi si entre nous deux se dressent d’enfantins concepts théologiques que tu mets au-dessus de la famille, au-dessus de tout. Périsse la nature humaine plutôt qu’un dogme, voilà votre principe à vous autres prêtres. Vous faites, en sens adverse, comme nos primaires férus de leur morale laïque. Vous n’êtes que des cuistres enjuponnés.

L’abbé, d’une moue railleuse, rétorqua sur l’agrégé cette épithète de cuistre ; il n’en sentit pas moins l’intention méprisante, et, plus vif, répliqua :

— Si j’étais un cuistre, tu ne me verrais pas chez toi. Je suis ton frère qui t’aime, qui ai voulu te le dire, malgré ta dureté et tes injustices. Quand vous serez dans la peine, vous saurez où me trouver. Ma cuistrerie à moi, c’est de bénir !

Ici, par une faute trop explicable, il abandonna la partie au moment où il allait peut-être la gagner. S’il avait insisté dix minutes de plus, Victorien, affamé de tendresse en dépit de ses allures grincheuses, sentimental sous ses raideurs de positiviste bourru, serait aisément parti d’un sanglot et lui eût ouvert ses bras. Mais l’abbé jugea contraire à sa dignité d’essuyer de nouveaux affronts ; en prolongeant sa visite, il courait le risque d’une brouille sans retour ; ses nerfs que, jusque-là, il avait pu maîtriser, frémissaient d’être surtendus. Il mit sa main dans celle de son frère qui la prit assez froidement ; il la tendit aussi à Pauline ; elle donna la sienne avec une bonne grâce attendrie.

— Au revoir, Victorien, dit-il de son air affable, comme sûr, malgré tout, de l’avenir.

— Adieu, Jacques ; rappelle-toi que de ta moelle chrétienne, dans mes os, il n’y a plus rien, rien !

Pauline ouvrit la porte de la rue ; déjà dehors, l’abbé retourna la tête vers sa nièce, lui envoya, de ses longs doigts, un salut affectueux ; une larme avivait ses yeux brûlants ; il s’éloigna d’un pas pressé. Deux heures, au même instant, sonnèrent à la cathédrale ; M. Ardel sursauta :

— Deux heures ! Un peu plus, il me faisait manquer ma classe !

III

Les Rude, ce dimanche, dès les vêpres finies, rentrèrent chez eux ; ils attendaient Pauline et son père ; M. Ardel avait annoncé l’intention de venir tôt, pour voir, en bonne clarté, l’atelier du peintre.