— Au début, dit-il, j’eus la tristesse d’un vigneron qu’on charge de façonner une vigne morte ; j’ai prié seul dans le sanctuaire et j’ai attendu. Le premier dimanche, il est venu deux femmes et une petite ; j’ai chanté la grand’messe, tour à tour à l’autel et à l’harmonium, bien que ce ne soit pas très liturgique ; je leur ai parlé, elles ont été contentes. Le dimanche suivant, elles étaient cinq ; nous arrivons à neuf aujourd’hui. J’ai pu mettre la main sur un vieux chantre et deux enfants de chœur, je les forme au chant grégorien. J’atteindrai certainement quelques jeunes filles ; il y a toujours, dans une paroisse, des malades, des pauvres, des abandonnés ; je vais les voir, ils me reçoivent bien. Ne fût-ce pas des lépreux, des paralytiques et des aveugles qui écoutèrent les premiers l’Évangile ?

— Ça ne te mènera jamais loin, contesta M. Ardel. C’est honteux qu’on relègue en un trou un garçon de ton mérite ! Tu devrais comprendre que les religions ont fait leur temps et chercher ailleurs. Hier, à l’heure des vêpres, nous avons visité la cathédrale : elle était vide. D’après ce que j’entends dire, tes confrères ici ne pensent qu’à se chamailler ; vous n’avez même plus l’énergie du ralliement contre l’adversaire. Vos cloches ont bien raison de sonner leur glas monotone, le glas de Rome et du Christ, le glas des songes qui ne recommenceront plus !

L’abbé serra fortement son chapeau entre ses doigts ; mais, sans trop d’impatience, l’œil tendu sur Victorien, il rédargua :

— Attends à demain, mon pauvre ami, et tu seras confus d’avoir si mal prophétisé. L’Église n’est pas une chose qui, étant née tel jour, finira tel autre ; l’Église est, elle est dans le Christ éternel. Elle a terrestrement ses traverses d’angoisse, mais ce sont des veilles de triomphe. Le précédent siècle fut plus religieux que son aîné, le vingtième présage une ère de foi splendide ; ce sera un grand siècle eucharistique. Toi qui es historien, dis-moi donc si jamais, depuis le moyen âge, la Papauté fut plus haute qu’aujourd’hui. Il fallait que le monde épuisât l’expérience de l’erreur. Maintenant, c’est fait ; la libre-pensée a vidé le fond de son sac ; sur tout ce qu’il importe aux hommes de savoir, vous n’offrez que des ignorances et des abstractions. Vous avez l’air de soldats sans pain mordant leurs cartouches pour tromper leur faim. Cela, tu ne te l’avouerais pas, ou tu le sens moins que d’autres, parce que tu as de la moelle chrétienne plein les os ; mais si tu voyais, comme moi, chez mes paysans, la bestialité plate et sordide, des foyers sans enfants, et en tout l’abjecte médiocrité, ta conclusion loyale serait un cri d’effroi…

L’abbé s’échauffait dans son éloquence, lorsqu’il discerna sur la mine de Victorien une maussaderie croissante ; il se leva, s’approcha de lui :

— Je compte, fit-il, changeant de propos, qu’un de ces jeudis vous arriverez me surprendre ; vous partagerez mon repas d’ermite. C’est moi qui suis mon cuisinier ; Pauline me donnera des conseils… Voyons, quel jour viendrez-vous ?

— Écoute, objecta M. Ardel en se croisant les bras, j’aime mieux te parler tout rond. Des rapports durables sont-ils possibles entre nous, alors que nous n’avons plus une idée commune ?

— Et le sang, qu’en fais-tu ? s’écria l’abbé. Mon père est pourtant le tien !

Il montrait contre la tapisserie le portrait au crayon d’un vieillard à la barbe foisonnante, dont le front se gonflait de rides sinueuses, avec d’épais sourcils, des joues creusées, une gravité morose, comme le Léonard de Vinci dessiné par lui-même en ses derniers ans.

— Je le revois, dans cette alcôve du quai des Célestins, mort, et si beau que les femmes du voisinage amenaient leurs enfants pour le contempler. Avant de mourir, tu te souviens, il nous avait dit : Mes fils, aimez-vous ; soyez fidèles à Dieu et à votre nom…