Ce n’était pas seulement sa voix qui sonnait le son des Ardel. Il avait la même façon que Victorien de lever et de baisser les paupières sur des pupilles sombres, tour à tour fulgurantes et lasses. La moue dédaigneuse de la lèvre renflée s’atténuait d’une compassion meurtrie. La contrainte d’une discipline ascétique épurait sa maigreur, faisait son nez plus mince et son menton plus ovale ; une âme qui avait beaucoup souffert modelait en son visage quelque chose de la beauté des Saints.

Pauline se laissait subjuguer par une vénération ; cependant, elle ne s’accoutumait pas encore au costume de son oncle : la funèbre soutane, le chapeau singulier, les mains gantées de noir hors des manches de la douillette la repoussaient par un vague effroi, comme si de cet extérieur émanait une autorité inquiétante, un pouvoir de vie et de mort sur les hommes.

L’oncle Hippolyte, dès qu’il vit l’abbé s’asseoir, sortit au fond par la cuisine en grommelant assez haut pour être entendu :

— Tout à l’heure ils s’embrasseront. Ah ! c’est du propre !

M. Ardel avait allumé une autre cigarette ; il allait et revenait, à pas allongés, entre la table et le grand poêle de faïence que décorait, en haut, un buste de Stendhal :

— Je soupçonnais, fit-il, que tu gîtais dans ces parages. Hier soir, tu as passé devant nous au bas de Saint-Martin, tu t’es arrêté près d’un ivrogne. Mais par quelle lubie as-tu lâché Lyon pour t’échouer au fond d’une misérable campagne ?

— Une aventure, répondit l’abbé, comme il n’en arrive qu’aux Ardel. J’ai souffleté publiquement un jeune faquin de journaliste qui tenait en ma présence un propos indigne. La presse a mené quelque vacarme autour de l’incident ; l’archevêché s’est ému. Bref, j’ai compris qu’à Lyon j’étais flambé. Tu le sais aussi bien que moi, par expérience : dans la vie sociale il est irréparable d’avoir trahi qu’on est violent… Ici, je connaissais un des vicaires généraux ; les prêtres manquent, on m’a donné de suite une paroisse.

— Et tu es heureux ?

L’abbé crut inutile d’initier Victorien à toutes ses douleurs sacerdotales. Druzy, depuis un demi-siècle, végétait dans la plus sinistre indifférence, sauf trois ou quatre vieilles femmes, les villageois entraient à l’église tout juste pour les mariages et les sépultures. Ils y pénétraient, le chapeau sur la tête et la pipe à la bouche. Son prédécesseur avait achevé de les perdre. On le trouvait quelquefois, au moment des offices, ivre-mort en sa cave. Il laissait dans les burettes pourrir des cadavres de mouches noyées. Les gens l’invitaient par dérision à des enterrements civils. Le clergeon qui lui servait sa messe n’y consentait que s’il empochait, avant l’Introït, ses deux sous de salaire, et, quand le curé oubliait de fermer à clef la porte, il se sauvait pendant la Consécration. L’archevêque avait suspendu le prêtre impuissant et méprisé.

L’église était demeurée close huit mois, quand l’abbé Ardel accepta, pour le ressusciter, ce pays de mécréants. D’abord, il avait pleuré amèrement, mais sans perdre confiance ; à présent, ses espoirs se confirmaient, et ce fut de l’œuvre commencée qu’il entretint son frère :