L’abbé devait avoir prévu cet accueil ; car la véhémence de l’attaque ne parut qu’affermir sa riposte.
— Mon oncle, commença-t-il, je suis bien aise que vous abordiez si nettement la question. Le legs de la tante, jamais je ne m’en suis mêlé. C’était à moi qu’elle comptait donner les cent mille francs. Elle m’a écrit ses intentions ; j’ai répondu que je refusais, je l’ai suppliée de penser à vous. Cela, je te l’ai dit une fois : Victorien, tu t’es buté à ne pas me croire, sans réfléchir que si j’avais ensorcelé, comme tu le prétendais, la pauvre tante, j’eusse travaillé d’abord à mon profit. Or, je n’ai hérité d’elle qu’une miniature et son secrétaire Empire à plaques de cuivre ; et, dans son secrétaire, vendredi, par une rencontre miraculeuse, j’ai retrouvé la lettre où j’opposais mon refus. Elle avait glissé entre deux tiroirs. Tiens, lis-la ; l’enveloppe est encore timbrée, datée…
Tout se tut un instant ; ce silence anxieux exaspéra la curiosité de Pauline. Les révélations qu’elle venait d’entendre la bouleversaient : l’oncle, dont elle se faisait un monstre, elle le sentait un homme, un homme souffrant, bon, et envers qui on était apparemment injuste. Chez elle, la haine de l’injustice tendait à s’exagérer, pour compenser l’indigence d’autres notions morales. Une honte brusque la prit d’écouter à la porte, comme une petite fille indiscrète, et elle entra résolument.
L’abbé, debout près de la table, épiait sur le visage de son frère, tandis qu’il lisait la lettre, l’aveu d’une immédiate conviction. Victorien persistait en sa rigueur, et tirait des bouffées de sa cigarette ou en appuyait le bout sur le cendrier. Lorsqu’il eut fini, il remit le pli dans l’enveloppe, et, la tendant à Jacques :
— Ce n’est pas ce qui s’appelle un document probant. Enfin… assieds-toi.
Ce langage et le geste dont il l’alourdissait énonçaient une condescendance tellement blessante que Pauline songea : « Si j’étais lui, je m’en irais. » Mais, voulant réparer l’aigreur de son père, elle rapprocha une chaise, insista :
— Asseyez-vous, mon oncle.
L’abbé avait rougi, s’était mordu les lèvres ; sa fierté lui commandait de partir ; malgré tout, allait-il, dès le premier choc, consentir à une défaite ? Il était venu chercher son frère, s’humilier devant lui en justifiant ses actes ; maintenant, il le tenait presque, il espérait, bientôt, pouvoir l’étreindre dans ses bras, et, plus tard, lui rouvrir ceux du Père pitoyable aux cœurs aimants. Son affection l’emporta ; il s’assit donc et dit à Pauline :
— Vous aviez à peine quatre ans, la dernière fois que je vous ai vue, chez l’oncle Jérôme. Je me souviens d’une poupée habillée de rouge, dont vous pleuriez la tête toute fendue. Vous l’avez mise sur mes genoux, je vous ai demandé : « Que veux-tu que je lui fasse, à ta poupée ? » Et vous m’avez répondu : « Elle est bien malade, guéris-la. »
Nul de ces détails ne surnageait dans la mémoire de Pauline ; mais, à mesure que l’abbé parlait, il cessait d’être pour elle un étranger.