— Un curé ! Vous ne pouviez pas dire qu’il n’y a personne ! tança le professeur en levant les bras au ciel. Ce doit être pour une quête ; vas-y, commanda-t-il à Pauline, expédie-le un peu sec.

Elle obtempéra sans empressement, et, pendant qu’elle gagnait par la cour le vestibule, préparait une phrase de refus. Mais une surprise la confondit : le prêtre qui attendait était celui de la route. Elle n’avait pas oublié son cou maigre, les lignes anguleuses de sa figure italienne. Pâle, maladif d’aspect, il se présentait dans une contenance douce et modeste ; digne pourtant, point embarrassé ; il vint au-devant d’elle avec un sourire cordial, mais douloureux :

— Pauline, dit-il d’une voix qui ressemblait à celle de Victorien, je suis votre oncle Jacques ; voulez-vous prévenir votre père ?

Le visage de Pauline se fit dur comme un marbre. Le griefs de l’oncle Hippolyte résonnaient encore à ses oreilles, et l’arrivée de ce prêtre dans la maison contractait tout son corps d’un malaise insurmontable. Elle avait beau savoir qu’il était son proche, la violence de ses préventions suffoquait l’instinct du sang. Une parole lui brûla les lèvres : « C’est inutile ; mon père ne veut pas vous voir. » Mais l’abbé la pressait d’un regard humble et impérieux ; il la dominait par la force, difficile à éluder, du faible qui s’appuie sur une Toute-Puissance invisible. Dans la salle à manger il avait perçu un dialogue, il se disait : « Mon frère est là », et s’avançait vers le seuil. Pauline n’osa rien répondre que ces mots, d’une froide politesse :

— Veuillez entrer, monsieur.

Elle s’effaça devant lui et, sans pénétrer à sa suite, referma la porte ; toutefois elle resta derrière pour écouter. Le tressaut de deux chaises reculées brusquement signifia que Victorien et l’oncle Hippolyte, comme à l’approche d’un spectre, s’étaient levés en émoi. Elle entendit M. Ardel qui s’exclamait :

— Toi ! Jacques ! Est-ce possible ? Que viens-tu faire par ici ?

— Victorien, expliqua la voix du prêtre, incisive et néanmoins tremblante, j’ai dû quitter le diocèse de Lyon, je te dirai plus tard pourquoi, et je suis, depuis septembre, curé d’une petite paroisse, tout près de Sens, à Druzy. Hier seulement, j’ai appris que nous étions voisins. Tu ne peux te faire une idée de ma joie. Enfin je te retrouve ; il y avait treize ans que je fatiguais Dieu de cette prière…

— Tu n’es pas encore exaucé, coupa M. Ardel sarcastique et brutal ; tu sais tout ce qui nous sépare.

— Quand on s’est conduit comme toi, appuya l’oncle Hippolyte, je m’étonne qu’on ait le front de se présenter chez les gens, après avoir tout fait pour les mettre sur la paille !