— Égalité Lacroix.

— Égalité ? Ce prénom-là n’est pas dans mon calendrier. Notre dernière bonne s’appelait Marie ; je vous nommerai comme elle, Marie.

Elle apprit, en reconduisant Lacroix, qu’il était bûcheron, natif du Morvan, qu’il avait quitté tout jeune ce pays de misère « où les nobles voulaient tenir les petits ».

— Moi, déclara-t-il, j’étais majeur à sept ans ; j’étais maître à douze ans de ce que je gagnais. Je suis un fils naturel non reconnu !

Il articula ce titre de gloire avec une grotesque vantardise, devant sa fille impassible, et, rejetant son feutre en arrière, il continua :

— J’ai battu bien des grosses villes, j’ai fait le maraîcher, j’ai roulé la vie de Paris. Là où je suis, j’y resterai six ans et, après, j’irai ailleurs. J’ai été marié deux fois, je suis veuf de ma seconde femme. Elle avait eu d’un autre un gars avant notre mariage, je l’ai reconnu — ici, il baissa la voix —  ; j’ai essayé là une boule que je ne sais pas si elle réussira. Le gamin n’est pas fort ; s’il meurt, c’est à ma fille que l’argent revient, l’argent des grands-parents ; ils ne sont pas malheureux…

Pauline le poussa presque dehors ; sans quoi il n’eût jamais fini. Cet homme lui révélait une espèce déplaisante, le nomade sans feu ni lieu, cynique, n’ayant pris de ses ancêtres paysans que la tortuosité des calculs, un chétif anarchiste aigri contre tout ce qui l’humiliait. Pour elle, un seul mérite corrigeait ces tares : affranchi des errements superstitieux, Lacroix suivait jusqu’au bout la logique de son incroyance. Elle aurait, dans la personne de Marie-Égalité, une servante façonnée, par un endroit capital, à son image.

M. Ardel, rentré pour midi, ratifia le choix de Pauline ; il ne la blâma point d’avoir baptisé d’un prénom usuel et commode la nouvelle venue ; « Égalité » choquait ses préjugés de caste, plus forts que son irréligion.

Après le repas, vers la fin du dessert, comme il méditait dans la vapeur d’une tasse de café et allumait sa cigarette, quelqu’un sonna. Égalité alla ouvrir, puis revint, la mine ahurie.

— Monsieur, c’est un Monsieur le Curé qui vous demande, vous ou Mademoiselle.