Cependant, Victorien était survenu, pressé par l’heure, et déjeunait quatre à quatre. Contre la croisée glissa au dehors la silhouette d’un ecclésiastique. Cette ombre ramena dans l’esprit de Pauline le prêtre de la route ; jamais, depuis son enfance, elle n’avait approché d’un homme en soutane ; elle éprouvait à leur égard la méfiance oppressive qu’infligent des êtres occultes, puissants et dangereux :
« Que de bizarreries dans une famille ! Moi, libre-penseuse, je suis la nièce d’un prêtre ! »
Pourquoi M. Ardel s’était-il brouillé avec l’abbé Jacques ? Le professeur observait sur son frère un perpétuel silence de réprobation ; il le reléguait au fond d’oubliettes dont Pauline, pas une seule fois, n’avait osé soulever la trappe ; et même après l’allusion brève de la veille, elle s’était abstenue de le questionner. Préoccupée des Rude, tout le soir elle négligea le singulier épisode. Maintenant, le fantôme du prêtre et le simulacre de sa mère se rejoignaient en son idée par des chemins obscurs. Et, soudain, elle voulut éclaircir ce qu’elle ignorait : l’inimitié des deux frères sortait-elle seulement de leurs discordances religieuses ? Ce ne fut pas à Victorien qu’elle s’adressa : la bouche encore pleine, il mettait son manteau pour partir ; mais l’oncle Hippolyte, plus lent à manger, demeurait :
— Jacques est un vilain monsieur, répondit-il d’un ton aigre où perçait une implacable rancune. Il a entortillé ma belle-sœur Lætitia, si bien qu’elle a légué cent mille francs aux Missions africaines de Lyon, et, nous autres, nous nous sommes partagé les bribes.
L’oncle, en même temps, ramassait vers le creux de sa main les miettes de son déjeuner et les jetait au fond de son bol, attentif à ne rien perdre. Il plia rageusement sa serviette, l’enfila dans un coulant dédoré, et l’envoya rouler à l’autre bout de la table, comme pour souffleter au loin le « vilain monsieur ».
Il remontait en sa chambre, quand la jeune bonne attendue se présenta ; son père l’accompagnait, un journalier d’assez malingre tournure, avec les jambes arquées, le teint vineux, et qui, après avoir touché son feutre en manière de salut, le garda sur sa tête. Sa fille reproduisait son profil de mouton, son nez en pied de marmite, mais plus grande et plantureuse, pourvue d’épaisses mains écarlates mal déshabituées du travail des champs ; elle avait un air de placidité soumise, l’œil rond et béat.
Pauline lui posa les questions d’usage, et s’enquit pour quel motif elle avait quitté ses précédents maîtres. Le père se lissa la moustache et entama une explication :
— Mademoiselle, commença-t-il, je vais vous dire le fait sans prendre des mitaines ; c’est moi qui l’a retirée, rapport à des manières qui ne me plaisaient pas, oùsqu’elle était. Ses patrons l’envoyaient à la messe, à confesse. Pas besoin de tant d’affaires. Ma fille n’a pas été baptisée, elle n’a point fait de communion, et vous voyez qu’elle a bien profité quand même. Sa mère et moi, nous lui avons donné de bons bras et de bonnes jambes. Que veut-on de plus ? Elle est forte, elle est honnête. Pour la fréquentation, elle sait qu’on n’aime pas ça dans le grand monde, elle se tient bien. Mais que voulez-vous ? On a le sang vif à dix-neuf ans. Je vous la donne pour ce qu’elle est ; si nous nous arrangeons, je vous la loue ; si elle ne vous convient pas, je n’ai pas l’habitude d’impatienter mes clients et de leur casser la tête…
Ces propos, il les dégoisait d’une gorge grasse, écarquillant ses doigts qu’il secouait par saccades, et gonflé d’une satisfaction niaise, outrecuidante. Pauline eut grande envie de leur montrer la porte. Cependant, une aide dans le ménage lui était nécessaire, et au plus tôt. Elle répondit simplement qu’elle n’envoyait personne à la messe, puisqu’elle n’appartenait à aucune confession. La fille, lorsqu’elle l’eut fait parler, sembla moins sotte que le père ; et sur-le-champ elle la retint.
— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle.