Ce petit vieillard chauve, droit dans sa robe de chambre, affirmait une solidité de charpente faite pour éprouver la patience de ses héritiers. Son crâne bossué, pointu, semblait dur comme du silex ; ses bajoues, fraîchement rasées, s’avivaient de colorations fermes. Si ses pupilles de myope et de bureaucrate nageaient dans le vague sous ses lunettes, un sourire de santé bénévole montait de ses lèvres lippues aux ailes voluptueuses de son nez. Il élevait entre ses doigts, d’une façon gauche et comique, un habit à queue râpé, fripé, avec des parements crasseux et une doublure en loques :
— Tiens, fit-il à sa nièce qui riait, un cadeau que je t’apporte. J’aurais bien pu le mettre encore un an ou deux.
— Voilà les cadeaux de mon oncle, remarqua in petto Pauline.
Il rangea dans un coin une chaise de cuir qu’il jugeait mal alignée — car l’ordre était une de ses manies les plus despotiques — et, en silence, il s’attabla.
M. Hippolyte Ardel avait exercé trente ans l’emploi de caissier au Crédit Lyonnais. Les millions des autres, en coulant par ses mains, n’avaient su qu’empirer sa pingrerie instinctive. Il choyait l’argent pour l’argent ; et, lorsque sa vue faiblissante le contraignit de renoncer à la cage grillagée de son bureau, ce fut le seul crève-cœur de sa vie. Il ne s’était point marié, professant qu’il faut, avant tout, « penser à soi ». Victorien lui avait offert son domicile dans un sentiment de fidélité familiale et la prévision d’un héritage qui ferait la dot de Pauline.
L’oncle ne soufflait mot de ses affaires à personne ; on le supposait, en sa qualité d’avare, plus riche qu’il n’était. D’ailleurs, ses penchants sordides se révélaient peu aux étrangers ; il conservait, en sa mise, lorsqu’il sortait, une correcte bienséance. Dans la maison, au contraire, il usait ses hardes jusqu’à la corde ; mais, Pauline l’ayant plaisanté sur son frac ignominieux, il le sacrifiait, non sans mélancolie. Sa nièce obtenait de lui cette surprenante concession.
— Au moins, dit-il tout d’un coup, après s’être gratté la gorge, garde-toi de le donner à un pauvre qui le vendrait pour cent sous. Je n’entends pas que ma garde-robe aille finir sur le dos d’un chenapan.
Pauline, tout en se préparant une tartine de beurre, le rassura :
— Les mendiants savent déjà qu’il est inutile de sonner ici.
Elle excluait de toute compassion « les mendiants ». Ses père et mère et ses maîtres de morale lui avaient tant ressassé que les pauvres sont des exploiteurs, que l’aumône est une prime à la fainéantise ou un outrage à la dignité humaine, et qu’on ne doit plus parler de charité, mais de justice ! Dans le pauvre, elle apercevait une figure de la mort exécrable.