Ainsi raisonnait Pauline, perdue dans les cavernes de son ignorance métaphysique. Elle avait interrogé quelquefois M. Ardel sur ce mystère, et il s’était contenté de répondre : « Nous ne savons pas. » Cependant, elle gardait, comme lui, de ses ancêtres italiens, deux rudiments de l’instinct religieux : le culte des Mânes et l’appréhension de l’Inconnu.
— Au cimetière de Roanne, pensa-t-elle, ma mère est seule ; personne n’ira plus la voir. Je vais écrire qu’on mette des bruyères du Cap et des roses de Noël…
Mais elle ajouta intérieurement, avec plus de curiosité que d’angoisse :
— Que se passera-t-il pour moi dans cette maison et dans cette ville ?
Elle sauta hors du lit, prompte à se lever, les jours où le professeur faisait sa classe le matin ; elle-même, en effet, lui préparait son bol de chocolat. Pieds nus, elle ouvrit les volets de ses deux fenêtres. L’aube grelottait sur le toit d’en face, gris de givre ; le ciel, d’acier pâle, d’un rose diaphane à l’orient, présageait un lundi splendide. L’air aigu, des ablutions froides et l’espoir du soleil montant la remirent en gaieté. Le soleil était son idole ; lorsqu’il se montrait, les vitres de sa chambre flambaient comme des vitraux ; il se prélassait, jusqu’à trois heures après midi, contre la maison ; le mur le buvait par toutes ses pierres et la vigne par tous ses sarments :
— Que vivre est beau ! se disait Pauline, enfilant les manches d’un peignoir douillet. Qui donc a fait la mort ?
Elle descendit en hâte, à un bruyant coup de sonnette ; la laitière venait de poser ses berthes sur le trottoir. L’ample Mme Naudot entra comme un tourbillon et proféra d’un gosier criard, avec son accent de l’Ile-de-France :
— Je vous amène le beau temps ; c’te nuit, à une heure, quand je me suis levée, le ciel n’était qu’une étoile.
Pauline s’amusait de son babil et admirait en elle une race qu’elle croyait disparue, la bonne femme de jadis, simple et carrée, diligente au labeur, toujours joviale. Elle paraissait jeune, bien qu’elle eût quatre filles et deux fils dont l’aîné « avait fini son temps ». Un mouchoir noué autour du chignon, une « marmotte » telle qu’en ont les paysannes de la Brie, serrait son front court, entaillé d’une ride horizontale ; sa rude mâchoire soutenait des joues rougeaudes, si rebondies qu’elles renfonçaient ses yeux pétillants. Elle savait Pauline sans cuisinière et lui en offrit une de sa connaissance, « une fille honnête et forte, travailleuse, propre, mais aussi propre qu’un oignon » ! Pauline la remercia : elle en attendait une autre qu’on devait tout à l’heure lui présenter.
Aussitôt que le déjeuner fut prêt, elle agita une cloche afin d’avertir « ses deux hommes ». L’oncle Hippolyte arriva le premier, ponctuel à la manière d’une horloge « dont le mouvement, disait-il lui-même, restait bon ».