— Ah ! dit-il en se tortillant la moustache, c’est donc qu’il a essayé ?
— Non, protesta-t-elle vivement, nous avons échangé deux ou trois mots pointus, et c’est tout.
M. Ardel voulut savoir « quelle botte » Julien lui avait poussée et comment elle « l’avait parée ». Pauline répéta la phrase : « Si vous saviez quel don c’est de croire », et sa violente riposte. Mais elle tut l’allusion aux « aveugles-nés », dans la crainte vague que son père, froissé par le dogmatisme inflexible de Julien, ne prît en méfiance tous les Rude, au point de briser net leur amitié naissante. Puis, cette réflexion l’humilia :
— Est-ce moi, Pauline, qui ruse ainsi ? Faut-il que cette famille me tienne déjà au cœur ? Qui sait si je ne me trompe pas comme une sotte sur les sentiments d’Edmée ?
Néanmoins, la figure si franche de la jeune fille, le premier regard de Julien, le timbre de sa parole s’imposaient à sa mémoire ; elle entendait l’« A bientôt » ! cordial de M. Rude ; se pouvait-il que leurs avances fussent un mensonge ?
— C’est vrai, conclut-elle, je commence à les aimer. Mais eux, que pensent-ils de moi ? Ils ont dû me juger pédante et brutale… Tant pis ! Ce n’est pas ma faute s’il m’insinuait ses opinions absurdes. Il m’appelle une aveugle-née, parce que je n’admets pas avec lui que trois dieux n’en font qu’un, qu’il y a un enfer pour les incrédules, et que les prêtres auraient le droit de me brûler vive en punition de mes péchés ! L’aveugle, est-ce moi ou lui ? Quelle chose étrange ! Sur d’autres questions il raisonne admirablement. Après tout, Kepler croyait aux astrologues, et c’était quand même un grand génie…
En fait, Julien, par cela seul qu’elle le connaissait, avait entamé la sécurité de son incroyance ; mais trop d’orgueil l’empêchait de se l’avouer ; autrement, elle se fût détournée de lui avec irritation. Il s’offrait comme un livre dont certaines pages étaient écrites en une langue énigmatique. La douceur dominatrice qu’émettaient ses moindres gestes, elle l’attribuait non à une vie transcendante qui dégageait en lui l’essence divine de la beauté d’un homme, mais à sa noblesse native et à sa culture d’esprit.
Quoi qu’il en fût, elle se coucha en pensant aux Rude, et, le lendemain, au réveil, elle y eût pensé encore si l’impression d’un songe pénible ne se fût interposée : pendant son sommeil, sa mère lui était apparue.
Mme Ardel, après la naissance d’un enfant mâle qui ne vécut pas, avait succombé à une fièvre lente. Pauline se la rappelait exposée sur son lit avec des fleurs contre elle, tant de fleurs qu’on en suffoquait. Seulement, elle écartait d’habitude ce souvenir comme tout ce qui la mettait vis-à-vis de la mort. Mais, cette nuit, la défunte était revenue : debout devant une glace où se mirait, jaune, desséché et affreusement triste, son visage de cadavre, elle avait l’air de se coiffer, elle se penchait, démêlait ses cheveux gris ; une sorte de phosphorescence dansait autour d’eux depuis leur pointe jusqu’à leur racine ; et, du creux noir de ses orbites, se détachait par instants une larme semblable à une goutte de cire brillante. Pauline était là, elle se voyait telle qu’à douze ans, assise sur une chaise de paille un peu haute, les deux pieds joints, et brodant un feston. Elle s’était levée soudain, pour courir à sa mère, les bras étendus. Celle-ci alors avait tourné la tête à regret ; sa face se découvrit tout entière, tordue et consumée par une inconcevable affliction. Sa fille allait, en la touchant, s’assurer que c’était bien elle ; mais une larme tomba sur sa main, et il lui sembla qu’une épingle rougie au feu la transperçait.
L’illusoire souffrance de cette brûlure resta tellement poignante qu’à demi-réveillée elle regarda si sa peau n’en portait aucune marque. Elle se frotta les yeux et secoua sa vision : les morts pouvaient-ils se montrer, puisqu’ils ne sont plus rien ? Mais est-on sûr qu’ils ne soient rien ? Le petit souffle qui enflait leurs narines de vivants se dissout-il dans l’air où ils ont expiré ? De leur conscience, subtile vibration d’atomes, quelque chose d’impondérable n’échappe-t-il pas au néant ?