Cette demeure avait au moins cent cinquante ans d’âge. Ses fenêtres en retrait dans les murailles épaisses conservaient leurs menus croisillons, et les plaques des cheminées montraient en relief les trois lys de France. L’amour des anciens logis n’était pas ce qui avait décidé M. Ardel et Pauline à louer celui-là ; ils l’avaient pris, faute d’en rencontrer un plus commode où chacun fût « indépendant » ; car l’oncle Hippolyte, leur payant sa pension, se croyait en droit d’exiger « ses aises ».

La maison pourtant exerçait sur Pauline un ascendant singulier. A Roanne, ils avaient habité une rue bruyante, un appartement moderne où on se sentait campé, jamais chez soi. Ici, au contraire, après un mois de séjour, elle se figurait y être fixée pour la vie. Les meubles de famille se rangeaient chacun à une place qui paraissait leur convenir uniquement. En accrochant des estampes aux cloisons, elle se disait que ces boiseries fanées les avaient, depuis un siècle, attendues. Les chambres, immenses, avec leur plafond traversé dans sa longueur par une maîtresse-poutre, détenaient la gravité confidentielle des vieilles gens qui savent beaucoup de secrets. Leur silence équivalait, pour elle, à un silence d’église. Si, de fois à autre, le colloque des passants, des galoches claquant sur le pavé, les ressauts d’une charrette, et, tous les quarts d’heure, l’horloge de la cathédrale n’eussent couvert les battements légers de la pendule, elle aurait pu se croire à vingt lieues d’un pays fréquenté. Quand son père sortait ou rentrait, elle l’entendait à peine, tant les parois étaient sourdes. Par les nuits de tempête, les plus folles bourrasques s’amortissaient en un vague ronflement.

Tout d’abord, elle ne s’ennuya point de ce calme absolu ; ses pensées prenaient là une couleur d’intimité si pleine de délices qu’elle ne songeait pas à y rien changer ; tandis qu’elle ordonnait céans toutes choses, elle s’attachait davantage à l’intérieur qu’elle faisait sien. Elle emplit de vaisselle et de linge les placards, aligna sur des rayons les livres du professeur, appendit des rideaux aux fenêtres de l’oncle. Cet emménagement ressuscitait une foule d’objets domestiques auparavant ensevelis sous la poussière d’autres armoires. Dans celle de sa propre chambre elle mit, non sans l’avoir épousseté, un crucifix d’ivoire, relique probable de sa grand’mère, et dont un bras était cassé.

Les premières semaines, ces soins l’absorbèrent. Ensuite, sa tranquillité lui devint excessive ; elle n’en souffrait pas jusqu’à l’ennui, trop bien portante pour subir des idées mélancoliques, apercevant toujours une tâche précise à remplir, et capable, sans être tourmentée de ses rêves, d’en meubler son isolement. Mais elle souhaitait une occasion de le rompre : plus tôt qu’elle ne l’espérait, sa rencontre avec les Rude répondit à cette attente. Ce fut, toute la soirée du dimanche, l’aliment de ses méditations.

M. Ardel, au souper, avait dit des Rude : Ils sont très bien. Mais, sur Julien, il ajouta une réserve immédiate :

— J’ai peur que ce garçon ne soit un dangereux mystique.

— Pourquoi dangereux ? s’inquiéta Pauline.

— Parce qu’il doit s’évertuer à endoctriner tous ceux qu’il approche.

Elle sourit d’une façon quelque peu méprisante :

— Je lui ait fait sentir qu’avec nous il n’y a rien à faire.