Du talus, M. Ardel avait pu l’examiner ; un étonnement anxieux l’attachait à suivre la forme noire qui s’en allait ; dès qu’il ne la vit plus, il dit à M. Rude :

— Tout de même, il y a des rencontres inexplicables. Zoroastre, d’après la légende, croisa, dans une allée de son jardin, sa propre image, son double qui déambulait. Ce qui m’arrive est autre. J’ai un frère vicaire à Lyon ; or, ce prêtre, là-bas, lui ressemble comme son fantôme. C’est son encolure, sa taille, son profil. Matériellement, ce ne peut être lui, et pourtant c’est lui…

— Il serait facile de s’en assurer, offrit Julien. Si vous me permettez, je le rattrape et lui demande son nom.

M. Ardel s’y opposa : alors même que son frère, par une fantastique coïncidence, visitant la région, se fût promené, à cette heure, sur cette route, il ne tenait pas à le revoir ; depuis longtemps ils étaient brouillés.

Cependant, on se remit en marche. Au passage à niveau, le sifflet furieux d’un rapide arrivant de Paris les arrêta. Devant eux, les deux lampes du chariot brûlant coururent le long des parallèles d’acier ; le train roula, trépida, comme un ouragan, dans la fumée, et, avant qu’ils eussent traversé la voie, le fanal du dernier wagon se perdait au fond de la nuit tombante.

Pauline en prit occasion pour confier à Edmée son désir des grands pays lointains que, sans doute, elle ne connaîtrait jamais ; elle se divertissait en lisant des récits exotiques, de même qu’en chantant : Cet asile aimable, d’Orphée, elle trouvait l’illusion d’irréels bocages élyséens.

Leur propos revint à la musique, comme à un des points solides où leurs enthousiasmes concordaient. Il fut décidé que, le dimanche suivant, M. Ardel et sa fille iraient en écouter chez les Rude. Pauline se sépara d’eux, le cœur dilaté d’une joie naïve ; avide d’affection, elle s’élançait à cette sympathie neuve. M. Rude l’attirait par une largeur de bonté dont son propre père semblait incapable. Elle voyait déjà en Edmée une sœur élue, et si tendre, si délicate ! Quant à Julien, plus distant, elle ne lui gardait nulle rancune de sa légitime réplique à une parole vexante : Nous sommes quittes, pensait-elle. Sans être troublée de son image, elle lui reconnaissait une mystérieuse supériorité, une âme loyale, ardente que, malgré leurs contradictions, elle aimerait.

Dans le soir funèbre et glacial, elle rentra tout en fête ; sa vie prochaine s’ouvrait comme un champ de roses sous une lune de printemps.

II

La maison des Ardel donnait sur la rue de la Synagogue, une rue monastique, faite de longs murs et de portails fermant des jardins. On l’appelait dans la ville la maison à la treille, parce que c’était la seule qui eût gardé, selon la mode d’autrefois, un tortis de vigne contre sa façade. Pauline, de sa chambre, n’avait à contempler que le toit rouge d’une grange ; si elle se penchait, elle découvrait à sa gauche des acacias sans feuilles et le clocher rond de Saint-Pierre. Mais, la plupart du temps, elle se tenait en bas, dans la salle à manger, occupée du ménage, cousant, lisant, et le soir, au salon, lorsqu’elle ouvrait son piano pour chanter.