— Quel besoin d’ostentation croyante ! remarqua M. Ardel à part soi.
Sur la pensée de Pauline, l’ombre du Crucifié glissa. Un souffle de bienvenue l’accueillait dans cette maison ; le bonheur ingénu de s’y voir s’épanouissait en son regard ; elle entra, de sa démarche lente, avec le balancement tranquille d’une simple robe grise rehaussée par des bandes de velours noir. Elle tenait un rouleau, des morceaux de chant qu’Edmée l’avait priée d’apporter. Son air de franchise atténua les premières craintes de Mme Rude. Julien s’empressa de poser son violoncelle et son archet pour aller au-devant d’elle. Javotte vint la flairer comme quelqu’un d’ami.
Mais, tout de suite, M. Ardel s’approcha d’un tableau posé sur un chevalet, et, en apparence, près d’être fini. L’œuvre représentait un coin de l’hospice de Beaune, trois religieuses, vêtues de bleu, à grand hennin, agenouillées en ligne, les paumes jointes, le profil droit, recueillies dans l’attente de la communion. Le jour descendait sur elles d’un vitrail aigu et du ciboire lumineux qu’un prêtre, à l’autel, leur présentait. La pénombre, en arrière, laissait distinguer une voûte brune en berceau, des lits de malades, le recul d’une salle immense comme le réceptacle de toutes les infirmités. L’ensemble était peint à touches serrées, sans faux-fuyants, avec cette harmonie tonale, si rare chez les modernes, et qu’eurent aisément les vieux peintres, pleins de foi.
— C’est bon, très bon ! exprima au bout d’un court silence M. Ardel, sujet aux brusques enthousiasmes, mais attentif uniquement aux mérites de la facture.
— Ces femmes ont posé devant vous ? s’enquit Pauline, étonnée d’un tel sujet.
M. Rude élucida qu’étant, lui et sa femme, de Beaune, où son beau-père faisait valoir un modeste vignoble, ils y passaient toutes leurs vacances, et qu’il pouvait, chaque matin, patiemment s’assimiler ces religieuses.
— Vous voyez, Ardel, continua-t-il, je ne m’excite pas à des visions factices. J’ai l’horreur des faux mystiques, de ceux qui singent les Primitifs, des charlatans de toute farine. Ce que j’ai observé, je le transcris ; je cherche simplement à découvrir sur des visages en prière une réflexion d’En Haut ; car je n’aime à portraiturer que des gens qui prient, ou bien des enfants, parce que le ciel nage dans leurs yeux. Je me suis approprié le précepte : Laissez venir ces petits à moi, et je crois être plus pur, tandis que je les peins. Celui-ci, regardez…
— Mon pauvre Emmanuel à trois ans ! soupira Mme Rude. Et comme c’est lui !
De la grande chaise où il était assis, l’enfant avait l’air d’interroger les spectateurs avec ses pupilles bleues, dilatées, trop clairvoyantes, pareilles à celles de Marthe. Ses lèvres entrecloses semblaient séparées dans une respiration paisible. Mais ses traits menus, la soie cendrée de ses cheveux, son cou trop long, ses bras minces perdus sous des dentelles indiquaient un être fragile. Au milieu d’un demi-jour argenté, tout en blanc, neigeux, immatériel, il paraissait déjà vivre ailleurs…
— J’admire, opina M. Ardel, qu’à l’aide de moyens si sobres vous obteniez une telle puissance d’effet. Mais comment n’avez-vous jamais exposé au Salon ?