M. Rude, presque ahuri, le fixa : Au Salon ! Ses toiles fourvoyées parmi les voisinages inévitables de croûtes et d’horreurs obscènes ! Au printemps prochain, toutefois, il pensait louer à Paris une salle pour y montrer quelques œuvres.

— Ces choses-là sont secondaires. Mais une idée qui me taquine, ce serait de pouvoir concentrer en six portraits six principaux types ascétiques d’ordres religieux. J’aurais là dix années de travail merveilleuses. Je vous l’ai dit déjà, je vais très lentement, et ce n’est pas pour moi seul que je m’évertue à bien faire. Dans la pureté concise d’une ligne, qui enchantera des générations, je vois un mode de charité ; je sais qu’en visant au parfait je préfigure une ombre de la Béatitude où toute chair sera achevée en sa forme…

Il causait de ses travaux sans vanité, simplement et religieusement. Par instants, il enroulait à ses doigts les boucles de sa barbe, et, comme ébloui d’une soudaine conception, il fermait à demi les yeux. Pauline écoutait les paroles du peintre, sans comprendre tout ce qu’elles signifiaient, mais captivée par sa voix grave de même que par les sons d’un orgue. Elle sentait que cet homme habitait un jardin radieux fermé pour elle, et les prestiges de son art l’induisaient à le suivre jusqu’à la porte. M. Ardel, pourtant, éprouva le besoin d’une objection.

— Je comprends très bien qu’à rétrécir son optique votre pensée gagne en force. Mais ne souffrez-vous pas de rejeter hors de votre champ visuel presque toute l’immensité de la vie concrète ? Les maîtres de la Renaissance faisaient des tableaux religieux, mais ils peignaient aussi des scènes populaires, des paysages, du nu…

— Voilà pourquoi, dit tout à coup Julien, ils manquaient tant de profondeur. C’est par le sacrifice qu’on mérite l’extase. Or, dans l’extase, on tire à soi, épuré, le monde inférieur que les sens atteignent confusément.

— Et puis, confirma son père, quelle folie de s’imaginer qu’on va étreindre le grand Tout ! Est-ce que l’infinité des images, quand nous en aurons saisi quelques-unes, ne s’écoulera pas toujours intacte, inépuisable ? Mieux vaut donc prendre au torrent ce que peut tenir le creux de notre main.

M. Ardel, jamais à bout d’arguments, se disposait à répliquer, lorsque Edmée, peu divertie par cette controverse, entraîna Pauline avec intention vers un tableau voisin :

— Un vieux Breton et sa fille, expliqua-t-elle… Je les aime comme si je les avais connus.

Ils étaient figurés tous deux à genoux sur le carreau d’une cuisine ; le soleil entrait par la croisée ouverte ; au dehors, s’espaçaient les pommiers en fleurs d’un verger. Le vieux avait un nez court et les pupilles enfoncées sous un front rugueux, de fortes pommettes, un poil gris mal rasé autour d’une bouche tenace, mais un air de résignation extatique ; il joignait ses doigts et regardait un crucifix pendu au mur de la haute cheminée. Sa fille baissait les paupières ; l’ombre de sa coiffe tremblait contre sa joue ; de ses grosses lèvres on sentait sourdre les syllabes pieuses qui les purifiaient. L’un et l’autre se tenaient là, fixés pour l’éternité dans une attitude d’oraison où se condensait toute leur existence, toute la dévotion d’un peuple.

Cette peinture ne plut guère à Pauline : les Bretons semblaient imposer la foi par la façon dont ils priaient. Si peu que pénétrât l’impression, son incroyance se mettait en garde. M. Ardel, sans quitter sa désinvolture critique, se montra plus froid que devant les premières toiles ; il s’apercevait davantage d’un défaut inhérent à la probité trop minutieuse de Rude : le tourment du détail engendrait de la sécheresse ; tandis que l’artiste, dans la vie familière, paraissait ne jamais démentir sa bonhomie d’allures, lorsqu’il peignait, il manquait de confiance en soi, de cette ampleur que déploie l’improvisation.