Mme Rude, cependant, conta l’histoire singulière des deux paysans. Un prêtre, natif de Plougastel, avait émigré dans le diocèse de Sens, parce qu’il se lassait d’être en son pays vicaire à perpétuité. On lui donna la cure de Druzy ; il s’y morfondit de tristesse et mourut, laissant son père et sa sœur qu’un curé d’alentour retira chez lui. Ce vieux et sa fille conservaient des habitudes de longues prières communes où le peintre les avait étudiés à son aise ; agenouillés l’un près de l’autre ils se perdaient en Dieu si absolument que nul épisode extérieur ne pouvait les déranger ; une fois, pendant un orage, comme ils récitaient l’Angélus, la foudre tomba sur le toit du presbytère ; ils n’y prêtèrent même pas attention. Lorsque le père, usé par les ans, rendit l’âme — c’était à minuit — sa fille attendit l’aube pour en avertir son curé : « Va zat (mon père) est mort, lui dit-elle ; venez voir comme il est beau. » Elle pleurait, mais de joie, à l’idée que son père contemplait, face à face, le Seigneur dans son Royaume.

Pauline eut envie de s’écrier : « C’était absurde ! » Pourtant le mot de la Bretonne : « Venez voir comme il est beau », lui remit en mémoire ce qu’elle avait entendu dire à l’abbé Jacques sur son grand-père Ardel ; sa pensée rapprocha la fin mélancolique du pauvre prêtre breton et la solitude où languissait son oncle, rebuté des siens ; un mouvement furtif de compassion l’inclina vers le délaissé.

— A propos de Druzy, énonça Julien, j’ai pu savoir que le prêtre de dimanche en est justement le curé ; c’est bien l’abbé Ardel, du diocèse de Lyon.

— C’est lui en effet, répondit Victorien d’un ton qui affectait l’indifférence.

— Il est venu nous voir, compléta presque en même temps Pauline.

D’un coup d’œil le professeur la tança : est-ce que les étrangers devaient être mis au fait des épisodes qui se passaient dans la maison ?

— Eh bien ! si nous écoutions un peu de musique ? insinua Mme Rude, devinant que Julien avait froissé M. Ardel.

Edmée ouvrit son piano, on alluma des lampes, le violon et le violoncelle s’accordèrent. Pauline adorait ces préparatifs musicaux ; les sonorités confuses des instruments enfermaient l’attente de l’harmonie qui succéderait au désordre. Dans l’audition passive elle pressentait les délices de rêveries incommunicables.

Les musiciens jouèrent l’Adagio du grand trio de Beethoven en si bémol. La plénitude du motif peu à peu la combla d’une ivresse sentimentale. Elle ne s’arrêtait pas à la tranquillité liturgique de cette large mélodie, mais croyait y démêler la nostalgie d’un bonheur sans bornes et impossible.

Vis-à-vis d’elle, à l’occident, sur la colline haussée comme un mur brumeux et dans l’eau miroitante, le crépuscule développait un dais immense de vapeurs violettes et pourprines ; de minces nuées roses se déliaient au sein de cette flambée magique ; Pauline fut envahie d’un frisson qui monta jusqu’à ses cheveux :