« Que je suis heureuse ! pensa-t-elle. Ah ! si de tels moments pouvaient durer toujours. Oui, sans fin ! »

Le violon et le violoncelle reprirent doucement la phrase initiale ; puis, les tierces du piano décomposèrent en sons fugaces la trame des harmonies. Au dehors, le dais du ciel s’endeuillait ; les cuves fumeuses de l’horizon brunirent ; la rivière se décolora, et bientôt l’enchantement transitoire, prémice d’un jour supra-terrestre, ne fut plus, au fond du couchant, qu’un petit reflet de lampe agonisante.

Pauline aurait voulu le retenir en ses yeux, ainsi qu’en ses oreilles les phases du chant. L’idée que tout cela lui échappait rabattit son exaltation ; elle comprit alors, d’une manière obscure, qu’on pût avoir l’appétit de la vie éternelle.

Quand le dernier accord expira, le silence d’ensuite lui parut décevant ; elle supplia M. Rude et Edmée de recommencer.

— N’est-ce pas, dit Julien, que Beethoven a écrit peu de choses aussi transportantes ? Il atteint là une sérénité purement catholique d’émotion.

— On peut y voir tout ce qu’on veut, opposa M. Ardel ; pour moi, je crois fort que Beethoven suivit bonnement son thème en musicien, et n’eut aucune de ces intentions adventices.

— Parbleu ! oui, répliqua Julien ; il ne les eut pas, mais elles y sont quand même.

Une dispute s’engagea qui se fût prolongée, si M. Rude n’eût frappé de son archet un léger coup sur le pupitre. On réitéra l’Adagio ; Pauline fut moins remuée que la première fois ; mais elle essayait de saisir le sentiment de Julien, ce qu’il appelait « l’émotion catholique », et de la sorte elle la subissait à son insu. Tout à l’heure il venait de jeter ce mot :

« L’Église est le seul milieu où la liberté des âmes s’accorde exactement avec le poids d’une tradition. »

Elle démêla qu’en effet l’Adagio de Beethoven exprimait un tel équilibre, et, par lui, un état de paix bienheureuse ; elle répugnait pourtant à conclure comme Julien ; cette velléité d’analyse se dissipa d’ailleurs parmi d’autres songeries instables.