Mme Rude, aussitôt après, la pria de se faire entendre. Pauline chanta : Plaisir d’amour, un air de Martini, dont la grâce noble et simplette s’ajustait à la sérénité familiale de l’auditoire, au sérieux des portraits, aux fauteuils de jadis. Sa voix, naturellement limpide, vibrait d’une tendresse nuancée. De bon cœur, tout le monde, même son père, applaudit, et M. Rude lui demanda de chanter encore.
Edmée l’accompagna dans le Réveil de Brunnhilde ; cette effusion lyrique correspondait à l’intime consonance de toutes ses énergies ; elle la fit retentir à pleine gorge, éperdument. Mais, lorsqu’elle se tut, elle sentit peu d’enthousiasme dans les louanges qu’on lui donna. Oppressé d’un trouble latent, Julien restait assis à distance, le menton appuyé sur sa main. M. Rude confessa qu’en dépit de splendeurs exorbitantes, il n’aimait pas Siegfried ; Wagner, sauf dans les Maîtres-Chanteurs et les scènes liturgiques de Parsifal, n’était à ses yeux qu’un magicien néfaste, ayant trituré des philtres de désordre et de vertige. Pauline protesta que ces philtres ne pouvaient agir sur les cœurs sains.
— Plût à Dieu, ma chère enfant, répondit vivement le peintre ; mais qui donc peut se flatter d’être sain ?
Une discussion aiguë allait se déchaîner ; Edmée prit Julien par le bras, l’attira vers le piano, s’y remit elle-même, et dit très fort à M. Ardel :
— Nous allons vous jouer une sonate de Saint-Saëns.
Pauline n’avait entendu Julien que dans le trio où son jeu se fondait avec celui du violon. Jusqu’alors elle le jugeait un rêveur candide, entêté à ses imaginations dévotes. Mais, de même que, pour lui, le Réveil de Brunnhilde avait fait sortir une Pauline frémissante, folle de sa jeunesse, la sonate découvrit à Pauline un Julien qu’elle ne soupçonnait pas.
Il attaqua les premières mesures, comme s’il eût lancé au piano un défi strident. Tour à tour il tirait du violoncelle des sons crépus et fauves ou tendres jusqu’au sanglot. Elle regardait ses coups d’archet véhéments, mais sûrs ; dans l’âpreté dont il détacha une courte phrase interrogative, elle reconnut son intransigeance dogmatique, mais résolue en acte, énoncée avec une furie provocante.
Son exécution et celle d’Edmée s’harmonisaient fougueusement, fidèles au reste à l’œuvre qu’ils jouaient, d’une rectitude inflexible au milieu des plus torrentueuses violences.
Cette musique causait à Pauline une sorte d’angoisse mêlée à la tension de sa volonté lucide. Il lui semblait marcher à travers des ténèbres, sur une chaussée étroite coupée par un abîme qui l’aspirait, où filaient des êtres innombrables, dans un horrible et sourd déchirement. Quelqu’un venait contre elle, la poussait en arrière, au-dessus du gouffre ; elle se dégageait, rebondissait et courait vers un point d’or vif qu’elle entrevoyait, haut et loin, comme un feu sur une tour invisible.
Les images s’ébauchaient, se défaisaient, étaient renouées selon les colorations de l’idée musicale ; mais l’esprit de Pauline, chaque fois qu’il se dérobait à l’emprise hallucinatoire des sons, revenait au seul Julien ; elle admirait sa vigueur impérieuse et, néanmoins, y redoutait confusément, pour sa propre indépendance, une menace.