L’Andante le lui rendit, tel que d’abord elle l’avait connu. Le violoncelle escortait d’un staccato ferme le choral du piano, cantique d’une foi résignée, soumise au mystère. Pauline pouvait croire visiter, comme l’autre dimanche, une cathédrale. Le violoncelle semblait un suppliant qui s’élance à un Dieu caché ; la volupté d’une extase modulait les métamorphoses du verbe mélodique. Les notes graves de l’instrument, là même où il s’égayait en dessins rapides, possédaient l’autorité d’une parole secrète, apaisante et sainte.
Mais avec le final, le piano et lui repartirent comme dans l’ouragan d’une bataille. De rauques dissonances se martelaient entre des épisodes syncopés, plaintifs, essors d’espoirs inassouvis. Un désir sauvage de conquérir le monde et une volonté d’amour mystique alternaient à larges intervalles ; Pauline s’imagina que les mêmes sentiments se disputaient l’âme de Julien, proche de la sienne par ses appétits juvéniles ; et, à cette supposition, elle tressaillit tout entière.
Au bout de la sonate, Edmée, la figure moite et ardente, trahit que ses muscles avaient excédé leurs réserves de force ; Julien, au contraire, parut mis en train par ce nerveux exercice.
Mme Rude sonna ; la servante apporta le thé. M. Ardel s’étonna que Julien trouvât le loisir de s’adonner à la musique, outre les travaux « sérieux » qu’il poursuivait ; car il préparait son doctorat en droit, visait à entrer dans les consulats.
— Julien est comme moi, observa M. Rude ; la vie qu’on est convenu d’appeler positive et l’art se rythment pour lui méthodiquement. Mais voyez combien sont mystérieuses les transmissions. Mes deux aînés ne feraient en peinture rien de fameux. Julien sera poète, orateur, musicien, jamais peintre. Tandis qu’Emmanuel avait l’œil d’un coloriste, et Marthe dessine des bonshommes pas mal du tout…
Marthe s’était perchée sur un genou de son père, jouait avec sa barbe. Javotte, avide de se faire caresser, poussa du museau, à l’improviste, le coude de son maître et projeta hors de sa main la tasse de thé pleine qu’il tenait. Les jeunes filles en rirent naïvement ; il fallut essuyer le tapis ; Mme Rude rappela la servante ; c’était une fille d’une simplicité modeste, joufflue, épanouie, qu’on sentait joyeuse et familière dans la maison. Pauline la compara incidemment à Égalité dont les attitudes sournoises lui pesaient déjà. Ici, nulle discordance ne gâtait la joie confiante qui était l’air du logis. Elle voulut oublier quelles choses profondes l’isolaient des Rude, et se donner l’illusion qu’une telle famille devenait un peu la sienne.
Mme Rude reprochait, devant elle, à Edmée, de négliger, pour son piano, ses autres études ; son mépris des diplômes masquait une excessive paresse. Edmée, en croquant un macaron, fit une pirouette :
— Et si c’est ma vocation d’être ignorante ? Tu ne me vois pas changée en une intellectuelle, sèche comme un morceau de craie.
— Cependant, Mlle Pauline, répliqua sa mère avec un sourire malicieux, n’a rien d’un morceau de craie, et je la sais fort cultivée.
— Oh ! très peu, se défendit Pauline, j’aime la lecture, Edmée l’aime aussi. J’ai commencé le latin, pour faire plaisir à mon père ; si j’avais à gagner ma vie, je donnerais des leçons de chant ; mais il me déplairait d’être une licenciée ou une agrégée.