Marthe, sur ces entrefaites, avait apporté un cheval de bois, sautait dessus, le faisait osciller, redescendait. M. Rude, silencieux, dévisageant Pauline, cherchait à lire en ses traits les vestiges d’une pensée pieuse, « ce signe de lumière », faute duquel une figure humaine était, devant lui, comme inexistante. M. Ardel discutait avec Julien la sonate de Saint-Saëns qu’il estimait, vers la fin, « trop frénétique ».
— Trop frénétique ! releva Julien ; mais, monsieur, c’est une œuvre écrite sous la commotion de la guerre, et la plus âprement guerrière que je connaisse, sauf la huitième Polonaise de Chopin.
— Ah ! vous voilà bien, les mystiques ! persifla le professeur en gaîté. Dès que vous prononcez le mot guerre, vous semblez avoir bu un élixir enivrant. Je ne vous blâme point, les pacifistes sont une de mes exécrations. Seulement, chez des chrétiens, je trouve ça baroque tout de même…
Julien passa dans ses cheveux sa main maigre, comme toutes les fois qu’un sentiment énergique le saisissait, et repartit :
— Pourquoi pas ? Si Dieu m’avait fait naître au temps de la bonne Lorraine, j’eusse été volontiers des hardis compagnons qui, à sa suite, culbutèrent les garnisons anglaises, entraient dans les villes reprises, la lance haute, fiers de leurs balafres, et, après avoir chanté un Te Deum, trinquaient galamment avec les archers. Ce n’est pas le goût des tueries, mais des aventures à courir que l’idée de la guerre excite en moi. A vingt ans, on a dans les veines plus de sang qu’on n’en peut verser. J’ai la certitude que, le jour où je recevrais ma feuille de route, je me sentirais immédiatement libéré d’une foule de sots appétits qui alourdissent la vie d’un homme. Ce serait comme si je partais pour le cloître. Rien ne vous met mieux qu’un risque de mort en face de l’éternité. Et puis, dans cet abandon de soi, il y a une allégresse, quelque chose comme une participation à la béatitude du Christ, lorsqu’il s’immole…
La voix de Julien s’enflait, tandis qu’un afflux de pensées mettait son être en vibration ; la simplicité de son accent excluait tout soupçon de fanfaronnade, et M. Ardel, en l’écoutant, n’avait plus son air sardonique. Les femmes, autour de lui, cessèrent de causer ; mais Pauline, après un sursaut d’enthousiasme, se reprit soudain : par cette folie chrétienne de sacrifice, le Julien qu’elle eût rêvé lui échappait !
Le carillon fluet d’un cartel préluda au coup de sept heures ; M. Ardel songea qu’il était temps de se retirer. Dans le vestibule, ils trouvèrent Marthe, les mains derrière son dos, en méditation près d’une cage où un canari et un serin, la queue raide et les paupières closes, sommeillaient sur leur barre, côte à côte.
— Ils ne sont pas morts, maman ? voulut-elle éclaircir, inquiète de leur immobilité.
— Non, ma chérie, rassura Mme Rude ; ils dorment comme des enfants bien sages ; demain, ils se réveilleront avant toi.
— Regardez, dans l’eau, cette moitié d’orange, dit plaisamment M. Rude, tourné vers la fenêtre du vestibule.