Pauline conservait à son grand-oncle un sentiment où entrait un peu de la pitié qu’on a pour les enfants et les faibles ; par lui elle se prolongeait dans le passé des siens ; elle voyait en ce vieillard « un meuble de famille » dont l’étonnante survivance paraissait un défi au destin, une gageure qu’elle l’aidait à soutenir. Bien qu’il grognât même à propos de ses attentions, déclarant « qu’on ne devait jamais se tâter », il les attendait, les réclamait presque. Sa nièce lui était nécessaire, il l’aimait par rapport à soi ; mais ce vague retour qu’elle obtenait de lui marquait sur l’égoïsme du célibataire une victoire unique.

Pourquoi, à cette heure, en le regardant circuler comme le balancier d’une pendule, le trouva-t-elle insupportable ? Elle opposait à l’intérieur paternel celui des Rude, chaud de tendresse et d’aménité. Les flammes de leur âtre éclairaient pour elle les creux arides de sa vie. Elle mûrirait, vieillirait peut-être entre deux somnambules dont l’humeur égoïste la vouait à une stérile abnégation. Si elle se mariait, son père, grincheux et jaloux de sa tranquillité, tolérerait-il un gendre sous son toit ? A supposer qu’elle se séparât de lui, ne deviendrait-il pas la proie d’une gouvernante, ou, ce qu’elle appréhendait plus encore, d’une seconde femme ?

Se marier ! D’ordinaire elle y pensait peu. « Que ce soit le plus tard possible », avait répondu, à Roanne, M. Ardel déclinant la demande d’un jeune collègue amoureux fou de Pauline, gauche d’ailleurs, pédant, prétentieux, et qu’elle n’eût point accepté sans répugnance.

Mais Julien maintenant occupait le théâtre de ses songeries. Elle ne s’en croyait pas le moins du monde éprise ; il ne lui avait laissé voir aucun signe d’inclination, pas la moindre de ces nuances prévenantes auxquelles une femme n’est jamais insensible. Seulement, elle se concevait aimée de quelqu’un qui lui ressemblerait par sa générosité, ses dons sensitifs, son ascendant de parole. L’imagination de Pauline, d’un bond, sautait aux extrêmes, achevait le tour d’une idée ; elle assistait à ses fiançailles et voyait la toilette de ses noces.

Ici, pourtant, la réflexion rabrouait la fantaisie : un jeune homme, tel que Julien, destiné, selon toute apparence, à « un brillant avenir », épouserait-il une fille presque pauvre ? Sa dot la plus solide, elle le savait, serait l’héritage de l’oncle Hippolyte ; pour acquérir un mari, devrait-elle étrangler son oncle ? Et, surtout un « mystique », semblable à Julien, ferait-il sa femme d’une libre-penseuse ? Son mot de l’autre dimanche tintait dans sa mémoire :

« Je ne voudrais qu’un amour long et fort comme l’éternité… »

C’était bien ce qu’elle-même, de tout son désir, aspirait à recevoir et à donner. Mais, un amour si rare, elle eût souhaité d’en épuiser, dès cette vie, la plénitude, avec un homme exempt des croyances qui n’étaient pas les siennes.

Elle secoua ses rêves, lorsqu’elle sonna la cloche du dîner enfin servi. Il fut, à l’ordinaire, taciturne et expéditif. Toutefois, M. Ardel, entre la pomme et le fromage, annonça son projet de passer à Paris le jeudi d’ensuite ; il ne reviendrait que le vendredi matin.

— Et tu ne m’emmènes pas ? se récria sa fille.

Le : Non, qu’il répondit, ne permettait point de réplique. Des courses au ministère, à la bibliothèque de la Sorbonne, des visites où il ne pouvait la conduire empliraient toute sa journée.