— Est-ce que j’y vais, moi ! observa l’oncle, pour faire sentir à Pauline, que, lui restant, elle ne pouvait bouger.

— C’est entendu, repartit-elle chagrinement, je serai toujours une sacrifiée.

L’œil vert de M. Hippolyte, par-dessous ses lunettes, s’irrita :

— Tu n’auras pas longtemps à l’être ! Je sens très bien que vous vous dites tous les deux : « Quand donc serons-nous débarrassés de cette vieille ganache encombrante » ? Ah ! si je pouvais crever bientôt !

Pauline, furieuse d’une telle injustice, faillit répondre : « Espérons-le ». Victorien tourmentait sa moustache ; une colère le rendit pâle ; ses sourcils se rapprochèrent ; il envoya sur le vieillard le feu terrible de ses pupilles, et, d’un ton impérieux, mais correct :

— Calmez-vous, mon oncle, et méditez cet axiome : Le monde appartient aux esprits froids…

L’oncle baissa le nez vers son assiette, puis se moucha sans insister. Victorien promit à sa fille qu’elle irait, pendant les vacances du nouvel an, à Paris : elle y choisirait, « chez une bonne faiseuse », un chapeau.

— Me prends-tu, dit alors Pauline rassérénée, pour une petite fille que l’on console avec un bout de chocolat ? Tu veux voyager seul, tu as tes raisons, je ne te les demande pas…

— Tu les connais, interrompit-il assez durement ; et ce fut tout.

A cette crise d’acrimonie succéda, le lendemain, une période de paix. L’oncle, ayant besoin de sa nièce pour une reprise à un paletot, voulut se montrer aimable ; il conta, au déjeuner, son premier voyage de Lyon à Paris, du temps où le bateau à aubes, « le Parisien », vous remontait jusqu’à Châlons ; de là, on prenait la diligence ; mais, durant une partie du trajet, le véhicule, dégarni de ses roues et soulevé avec ses voyageurs sur un wagon, était remorqué par une locomotive ; ensuite, à une halte dont le nom ne lui revenait plus, on revissait les roues, et la diligence, remise à terre, repartait avec ses chevaux. Devant l’oncle Hippolyte, Paris apparaissait toujours aussi lointain qu’à l’époque du roi Louis-Philippe ; ainsi s’expliquait la gravité que prenait à ses yeux le départ de Victorien ou de Pauline « pour Paris ». La perspective de cette courte fugue égayait, au contraire, M. Ardel ; Pauline discerna sans surprise qu’il ne s’ennuierait nullement de la faire seul.