Le jeudi matin, après l’avoir accompagné, elle revenait de la gare ; sur le pont, Mme Rude et Edmée la rencontrèrent ; toutes deux s’en allaient visiter des pauvres du faubourg. Dès qu’Edmée apprit l’absence de M. Ardel :
— Eh bien ! dit-elle, si on nous le permet, j’irai vous chercher à une heure ; et nous sortirons avec Julien dans la campagne.
Elles ne s’arrêtèrent pas longtemps ensemble ; un vent d’est acéré leur mordait les oreilles ; à l’horizon, en aval, se bourraient des nuages, d’un gris roux de laine sale, qui annonçaient de la neige. Mais l’invitation de son amie enfla le cœur de Pauline d’une joie démesurée ; en rentrant, elle se mit au piano, roucoula de longues vocalises ; puis, tout d’un coup, elle se gronda de cette exubérance.
— Serait-ce à cause de Julien ? Quelle folle je suis !
Vers midi, la neige commença ; il ne volait encore que des flocons dispersés par la bise, « des papillons » de neige. Edmée fut exacte au rendez-vous ; sa figure, sous le capuchon d’un manteau, était fraîche comme une fleur d’églantier. Julien, les jambes serrées par des molletières, et avec un caban de toile cirée, avait la tournure d’un jeune lieutenant qui part en reconnaissance.
Il tendit la main à Pauline, lui demanda de quel côté elle préférait se diriger.
— Où il vous plaira, répondit-elle ; mais les hauteurs sont plus tentantes.
Ils gagnèrent donc, au delà de l’Yonne, les collines, droit devant eux, gravirent, dans une gorge humide, le sentier du Ru de Chièvre, et se trouvèrent en pleins champs, au bord d’un plateau où le vent abattait les tourbillons d’une neige de plus en plus épaisse. Ils avançaient contre elle, les joues cinglées, les yeux entreclos, et, déjà, ne s’entendaient plus marcher. Le grésillement des flocons s’assourdissait sur la terre blanche. Edmée éprouvait une douceur de se mêler à cet ensevelissement silencieux ; Pauline, la volupté batailleuse de cheminer, en dépit du froid et de la tourmente, dans un pays nouveau, que la neige faisait immense et fantastique.
Julien les précédait, et, de temps à autre, se rapprochant d’elles, leur lançait une parole brève.
La route s’engageait entre des taillis de jeunes bois ; quelques feuilles débuées battaient au bout des branches ; les ramilles se croisaient en réseaux délicats, « semblables, dit Julien, à l’entrelacs des veines sur la main d’une femme ». Et il regarda celle de Pauline, comme si, à travers son gant, il eût suivi, sous sa peau, les lignes bleuâtres. Ce fut l’aveu, à peine saisissable, de sensations qu’il réprimait. En lui, les mouvements de l’instinct et l’effort de les maîtriser se succédaient par subits contrastes. Plus loin, ils aperçurent, autour d’une mare, des osiers rouges oscillant, si rouges que leurs tiges paraissaient enduites d’un sang figé.